06.09.2009

Une exécution du pauvre vieux Bernard Clazvel, qui d'ailleurs n'en a rien à foutre...

 Le héros de Miserere, me direz-vous, m'en apprend de façon distrayante sur la crise économique dans le Nord américain : je préférerais alors le talent d'un grand historien qui me révélerait tout cela, sans m'assommer pour autant de statistiques, mais qui m'instruirait, qui me remplirait le crâne sans tout ce brouillage parasite de la narration. Les arguments inverses se bousculent aussi au portillon : qu'il est plus agréable de passer par un récit, que l'on retient mieux pour finir les tribulations d'un personnage à qui l'on s'est attaché...

Eh bien non. Pas du tout. Je ne m'y suis pas attaché, parce qu'il s'apparente à une silhouette, autour de laquelle gravitent d'autres silhouettes, même si on les a déjà vues dans d'autres romans comme Harricana par exemple ; n'est pas Balzac qui veut, nous avons reconnu Steph Robillard, le trappeur Raoul, mais ils n'ont pas d'autre arrière-plan que d'avoir figuré dans d'autres fictions antérieures, aussi gratuites que celle qui nous occupe présentement. Vais-je pousser un vieil homme au désespoir ? Non. Les arguments en faveur du « fait vrai » sont innombrables.

La place que l'on a occupée dans l'histoire doit être revendiquée haut et fort. Disons que ce n'est pas cela, contre quoi je m'acharne, dont j'ai besoin. Et nous avons besoin, aussi, de feuilletons. Tenez : à la fin du livre Miserere, une femme, vaillante et forte en gueule, tourne autour du héros et de son vigoureux cheval : chiche qu'elle tombe amoureuse de lui dans l'épisode suivant, et que la femme aux pieds coupés, la vraie, la légitime, séquestre les enfants qu'elle a eus ? Certes cela ne reste qu'indiqué, et Clavel aura sans doute la finesse de ne pas le développer, car les volumes successifs de Royaume du Nord peuvent se lire séparément sans qu'il y ait de fil à perdre.

Mais une telle intrigue n'aurait rien d'invraisemblable dans tel ou tel autre roman aux auteurs interchangeables, dans un pays interchangeable (Congo, Russie, Inde). Je suis vache. J'ai aimé ce livre. Je l'ai dévoré. Je m'en souviendrai. Je le recommanderai. C'est le sandwich-bière. Si je veux des ortolans, c'est que je suis un intello prétentieux. Revendiquons : je suis un intello prétentieux. Il en faut pour tous les goûts. Eh bien d'accord. Parcourons l'ouvrage, qui me fut envoyé d'ailleurs gratuit, merci au service de presse : en avant pour les femmes énergiques, les vraies pionnières, c'est la page 47 :

« Elle avait des gestes plus lents que les autres femmes, moins adroits aussi. Jeanne Koliare, petite brune bien faite, à l'œil vif et au visage rond, avait achevé sa propre installation. Elle vint aider également. » La première femme aura les pieds coupés. La seconde est décrite en quelques traits, pour que le lecteur puisse la mémoriser. C'est dans le manuel du parfait écrivain : « Caractériser dès l'abord vos personnages, afin que le lecteur les reconnaisse ». Dostoïevski devait être nul, car pour moi Raskolnikov ou Stavroguine ont sombré dans un anonymat physique d'autant plus furieux qu'ils sont demeurés dans ma tête...

Ces Russes se ressemlent tellement avec leurs grosses moustaches et leurs toques en peau de zobi... Quant à l' « œil vif » et au « visage rond » de Jeanne Koliare, je m'en fous totalement, car elle pouvait aussi bien avoir le visage bilieux et les poils maigres, ça revenait au même. On continue ? on continue. Après l'entraide des femmes, l'entraide des hommes : « Mais, très vite, ils avaient été conquis par sa bonhomie et son savoir-faire. En hommes habitués au travail, ils admiraient celui qui travaillait bien. Les deux équipes s'étaient formées tout naturellement, bien avant l'altercation avec le prêtre. » Le prêtre est un personnage essentiel au Québec : il est le garant de l'identité culturelle et linguistique.

 

J'aurais mieux fait de vous fournir des indications comme cela, utiles, constructives, au lieu de tenter de démolir un roman vachement bien foutu qui ne m'avait rien fait. Que voulez-vous... Voyons notre héros, celui qui fuit les curés autoritaires : « Renonçant à perdre son temps, il limita son appétit à ses salaisons, son riz, ses conserves et son biscuit de mer. En quatre longues journées, il lui sembla qu'il avait abattu assez de bois.

  •  
    • Demain, je commencerai à tailler les encoches. » J'aurais pu, par exemple, exalter avec l'auteur la noblesse du travail de la main et du coude, l'individualisme de ces hommes jeunes qui ont construit le pays malgré les dangers. C'eût été politiquement correct. Une autre fois, peut-être ? Le héros est rejoint par un prêtre, un bon cette fois, qui l'aide à la hache. Puis il va faire à pied ses achats de Noël :

  • «  - T'as plus le sou ?

    Rogneux, Cyril répliqua :

  • J'en ai pas besoin. 

    son temps, il limita son appétit à ses salaisons, son riz, ses conserves et son biscuit de mer. En quatre longues journées, il lui sembla qu'il avait abattu assez de bois.

    •  
      • Demain, je commencerai à tailler les encoches. »

    • J'aurais pu, par exemple, exalter avec l'auteur la noblesse du travail de la main et du coude, l'individualisme de ces hommes jeunes qui ont construit le pays malgré les dangers. C'eût été politiquement correct. Une autre fois, peut-être ? Le héros est rejoint par un prêtre, un bon cette fois, qui l'aide à la hache. Puis il va faire à pied ses achats de Noël :

      «  - T'as plus le sou ?

      Rogneux, Cyril répliqua :

    • J'en ai pas besoin.

    • Là, il doit y avoir une coupure dans MON manuscrit.

      « La main du scieur serra plus fort et l'ancien charbonnier domina l'envie qu'il avait de se libérer d'une secousse. »

      Ah, les vertus d'entraide, l'amitié virile ! c'est bien loin de mon quotidien tout ça, ma pauvre dame... Ça fait toujours du bien de le lire dans un roman. Et l'amour des chevaux, donc : moi qui ne peut pas les blairer... C'est vicieux, et c'est lourd sur les pieds. Voyons ? « Certain, que j'en prends soin. Tu peux dire que t'as de sacrées bêtes. 

    • « L'homme allongea son bras droit et manœuvra un levier. »

      Eh oui, tout a une fin ! les pauvres chevaux seront bientôt remplacés par d'affreux chevaux-vapeur et des tracteurs, qui détruiront le silence éternel des forêts du grand nord, et pousseront le pays à l'exténuation par surexploitation ! sans oublier le crève-cœur de l'amoureux des chevaux qui devra se faire à cette déchirante mutation ! Voilà une dimension positive de ce livre, Miserere ! Très instructif ! très humain ! vous ne direz pas que je ne suis pas objectif ! Et tout cela se termine, comme Maria Chapdelaine – tiens donc... - par un hymne à la nature et à son renouveau : « Les glaces craquaient sur les lacs, les rivières et les creux d'eau. Ce qui recouvrait les toitures avait glissé dès les premiers jours, entraînant les longues aiguilles de cristal accrochées aux rebords et qui s'étaient brisées. Sous les mousses et les broussailles écrasées par les neiges durant des mois, la vie reprenait. »

      Voilà.

    • Vous êtes prévenus. Vous savez maintenant ce que vous trouverez dans Miserere de Bernard Clavel, vous savez aussi ce que vous n'y trouverez pas : Bernard Clavel est un romancier, pas un écrivain.

Commentaires

"Clavel", évidemment...

Ecrit par : collignon | 10.09.2009

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