28.08.2009

Gaxotte, toute !

 

Il faut encore fréquenter ce Gaxotte quarante minutes, alors que le soleil monte et va brûler toute la journée. Telle est pour moi la marque de fabrique : l'insignifiance de l'instant (ou le jaillissement vital cher à Bergson, selon qu'on veuille ou non se dénigrer) jointe au commentaire, à la digression. J'écris sur le plan littéraire : cela ne s'explique pas. J'ai derrière moi toute ma vie de tradition. Gaxotte donc nous chante les louanges de Napoléon III, sali par Hugo et toute une tradition zolienne et postzolienne : Germinal, n'est-ce pas. "Parfois la troupe tira ; il y eut quelques morts". En gros. Chez Gaxotte. Et les ouvriers n'étaient pas si malheureux que cela. Bien sûr, à six ans, l'enfant pouvait déjà bobiner le fil.

...Que voulez-vous. C'était comme ça. Mais le capitalisme finit toujours par étaler ses richesses sur l'ensemble du corps social. Quant aux révolutionnaires, dont nous souffrons encore, c'était avant tout un ramassis d'ivrognes en bas ou de sectaires en haut. (Condorcet, Desmoulins, sectaires ?) Bref, je comprends à présent la qualification de "vieux droitier". D'autre part, les leçons de morale m'indisposent. Le Bord de l'eau, où je travaille (si peu, pour si peu) – me fait l'effet d'une sacristie, où le bon ton commande de dauber à l'envi sur Sarko et Carla, tout en encensant systématiquement Ségolène.

Et si tu n'as que Derrida pour te faire comprendre, ce n'est pas gagné. Derrida a dit : "Je vais aller chercher le pain". A part ça, pas grand chose de compréhensible. Bref ! Et Gaxotte ? Et Napoléon, qui attaque le tsar ? Que de rêveries lamentables, héritées du boucher Napoléon Ier ! Napoléon égale Hitler ! (c'est ce que l'on entend à présent). L'instinct de la France révolutionnaire ne s'égara pas : c'était bien le commencement d'une ère nouvelle. Elle combattait l'autocratisme de toutes les Russies. Nous allions reconquérir l'Europe. Celle-ci reparlerait français. Je suis pour la colonisation : une bonne conquête, puis une administration sage, et non pas le pillage de l'Afrique noire par des alcooliques.

Et puis, un exécutif fort, qui ne se perde pas en grands discours stériles, en lamentations incantatoires et socialisantes, car en tout itinéraire, il y a des gens au bord du chemin, qu'il faut secourir par la charité. Mais surtout, pas de morale, pas de morale ! De la corruption, beaucoup de corruption ! Comme sous le Second Empire, en somme – je n'ai pas de convictions. Mes ironies s'émoussent. Il y a du bon chez la droite et chez l'anarchie. La vraie, le laisser-aller, le laisser-faire. Mais par pitié, un gouvernement éclairé, autoritaire sans trop, qui impose les choses, sans qu'elles soient discutaillées, amendées à l'infini par des baveux. Eh bien j'en dis, des conneries au kilomètre. Nul ne me connaîtra. Quel cataclysme viendra me déterrer ?

Quel fouineur d'une autre langue viendra m'interroger ? Barbès acclama le chef de la démocratie impériale. Tiens tiens. Barbès. Voyez-vous cela. Je le confonds avec Blanqui, avec Raspail. Ce que c'est que d'être mal informé. De se tenir, exprès, mal informé. De penser qu'une fausseté originale vaut mieux qu'une vérité chiante. J'ai droit à une consultation par séance d'écriture : "Barbès – Républicain d'extrême gauche – il mourut en exil." Tiens donc. Michelet, dans la préface des "Femmes de la Révolution", célébra en termes mystiques la "reprise de la guerre européenne" interrompue pendant quarante ans... Eh oui, chers moralistes, chers amputateurs d'âmes, l'homme vibre aux appels de la gloire, de l'absurde, de l'inconnu.

  1. Du nouveau. Il y a tant d'ennui en nous. La "grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident" – rien de nouveau sous George Bush Junior. L'impérialisme. C'est beau, c'est grand. L'envie de détruire un adversaire, de tout soumettre à sa loi, à sa vision du monde. Il est si confortable et crétin de se laisser aller. De se vautrer dans la facilité. "...guerre qu'on ne limitera pas, guerre de deux dogmes" – pauvre Michelet, si filandreux, si blond filasse apparaissant à Goncourt dans la semi-pénombre de son appartement, affaibli, diaphane, si guerrier autrefois, si flambant d'enthousiasme – et de deux fois, la nôtre et celle du passé"... Notre foi... Pourvu seulement qu'elle ne se conjugue pas à l'antique morale répressive.

    Gaxotte rappelle avec à propos que trois demoiselles faillirent se faire lyncher à Paris parce qu'elles s'étaient permis de fumer en public. ...guerre "dont le nom sème la mort de tant de cent mille hommes", mais d'où surgira le monde nouveau... La guerre, ce sera moi, errant, avec un baluchon de livres et de slips, derrière soi laissant sa bibliothèque effondrée, ses murs en ruines, et ne sachant pas pourquoi il fuit ni vers où. Lorsque menace le danger physique, jamais je ne me souviens du pourquoi de la rixe, j'abaisse les bras et je m'en fous. Plus tard en 1914 le soldat chargera à l'aveuglette, au milieu des balles.

    Je ne dois point me contraindre. La cohérence viendra un jour. Je pense à Israël, à toutes sortes d'autres sujets. Voilà ce que l'on croyait : le guerre régénératrice. Maupassant fustigera les imbéciles à la Moltke et ses sbires (équivalents du côté français) qui tiraient sur des chiens à l'attache ou sur des vaches pour essayer de nouveaux pistolets. Inter urinam et faeces nascimur. Nous naissons entre la pisse et la merde : Bernard de Clairvaux. Qui se jeta dans l'eau glacée, en armure, pour ne pas baiser sa sœur. Pauvres moines. Pauvre Cluny. Alors nous nous jetâmes dans la guerre, dans les Croisades, prenant le parti du Turc et combattant le Tsar chrétien. Je lirais bien La psychologie des masses de Canetti, si ce n'était pas (à l'avance) aussi casse-couilles.

  2.  Car Canetti, j'en ai soupé, dégueulé, ravalé. Alors ! Que dit-on dans mon bouquin ? La campagne de Crimée, les prouesses des zouaves au passage de l'Alma, la victoire de Malakoff, la prise de Sébastopol, l'abaissement de la Russie, rien de tout cela n'avait de sens, en effet, si ce n'était la préface des autres "fêtes" appelées par le sergent de Béranger et prophétisées par Michelet. Il ne faut pas oublier que dans les années cinquante, ces évènements étaient aussi proches que ne le seraient pour nous les années 1910...

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