26.08.2009

Ave, venerabilis Beda...

 L'Angleterre se composait depuis l'abandon des troupes romaines de plusieurs royaumes en guerre perpétuelle les uns avec les autres, de peuple à peuple – Bretons contre Saxons, Scots (c'est le nom que Bède le Vénérable donne aux Irlandais), Pictes (Ecossais), s'entrelardant d'attaques diverses. Et Grégoire le Grand envoya un autre saint Augustin pour convertir ces peuplades encore adonnées aux cultes païens et druidiques. Il fallait aussi que les peuplades les plus reculées reçussent les instructions de Leurs Saintetés les Papes, notamment en ce qui concernait la célébration exacte de la fête de Pâques, ce que l'on pourrait faire à n'importe quel moment de l'année – chacun sait que le Christ n'est absolument pas né à Noël, la naissance du Sauveur étant célébrée le 1er mai en bien des contrées au Moyen Age – mais voyez-vous, en ce temps-là, chacun considérait ces évènements comme purement historiques, et il était de la plus haute importance que le dogme fût fixé afin de se propager, afin de ne pas déboucher sur un syncrétisme vague hors de propos, et totalement anachronique. t

Si un point du dogme était remis en discussion, tout le dogme risquait de s'effondrer. Il existe bien des tables d'évêques en fin de volume, mais le lecteur non spécialisé s'embrouille un peu, entre ces noms imprononçables et insolites, les Ceowulf, Bertwald, Egbert, dont on se demande s'il faut les prononcer avec l'accent anglais ou germanique. Bien entendu les dates des intronisations s'entrecroisent d'un évêché à l'autre en fonction des décès en odeur de sainteté ou des assassinats (rares : ce sont plutôt les rois qui y passent, même et y compris après avoir été convertis, car alors ils vont au Paradis tout droit), voire des dépositions et des retours sur le siège épiscopal.

Des rois fuient les uns chez les autres, se disputant des bouts de forêts ou de prairies... Mais parlons de charme : ce qui me charme dans de tels ouvrages (rappelons ici l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours, qui relata lui aussi les évènements funestes de son temps, utilisant un latin de haute fantaisie ignorante) : j'aime ces époques obscures car je m'y sens obscur également, perdu dans les généalogies, les lieux appelés autrement, les nuages qui se déchirent devant un accès subit de compréhension, les répétitions incessantes de témoignages de sainteté ou de cruautés ou de faits de guerre... J'ai l'impression aussi de pénétrer dans un monde interdit, où peu de gens accèdent – j'ai cette vanité ; où grouillent des ondes à peine pourvues d'un nom compréhensible, qui furent des êtres vivants, confits en prières, sans cesse méditant sur la mort et la vie éternelle, car s'il est vrai que la France fut faite par ses rois et ses évêques, la Grande-Bretagne le fut par ses moines.

Et je me dis qu'un jour nous pourrions aussi faire partie de ces époques où l'homme n'est qu'une brindille mal consumée s'élevant par-dessus une masse compacte de tourbe, faite de tout le matériel humain accumulé. L'ambition de l'homme est de conserver dans un innombrable musée tout ce qui s'est dit ou fait par les hommes, jusqu'au plus petit d'entre eux, et Bède le Vénérable à sa manière nous a aussi transmis de cette mémoire sacrée, de ces hommes qu'on se plaît à oublier de nos jours au milieu des ricanements. La lecture de tels ouvrages réserve également à ses lecteurs la joie de tendre la main, de siècle en siècle, à une chaîne ininterrompue de spécialistes qui se lavèrent peu et transpirèrent dans les vieilles bibliothèques en bois du milieu du vingtième encore : ainsi Pierre Riché, dans son ouvrage sur les Anglo-Saxons qui date de 1962, à présent la préhistoire ; il nous apprend que les arts libéraux, c'est-à-dire grosso modo les « matières » de nos études, n'avaient pas été christianisés dans ces pays : « Les Insulaires (les Anglais donc) ne reprennent pas la tradition patristique (c'est-à-dire des Pères de l'Eglise) d'une christianisation des arts libéraux. C'était pourtant ce qu'avaient fait Augustin, Cassiodore et Grégoire le Grand. » Ces noms me sont devenus familiers, et j'aimerais tant qu'ils couvrissent les affiches et les premières pages, car ils nous ont transmis le suc de la culture antique, enfermé dans les flacons chrétiens : toute notre véritable épaisseur...

 Ces lignes sont extraites de l'avant-propos de Philippe Delaveau, car l'un des charmes de ces ouvrages antiques est de ne pouvoir s'aborder qu'après une lente initiation appelée « avant-propos » : ce n'est pas un roman de Pennac où l'on entre comme dans un moulin, mais un sanctuaire où l'on ne peut accéder qu'après une longue prise en main et en intelligence.

Commentaires

A la fin de sa vie, Bède, devenu aveugle, fut conduit par des moinillons facétieux devant une grande prairie vide. "Il y a là une foule immense venue t'écouter, ô Maître. Dispense-leur un de tes magnifiques sermons !" La chose est invraisemblable, tout aveugle étant parfaitement capable de dévoiler la supercherie. Mais, d'après la légende, il fit un prêche extraordinaire. Alors, devant les petits moines terrorisés, toutes les herbes et tous les arbustes, quand tout fut fini, s'exclamèrent avec reconnaissance : "Ave, venerabilis Beda".

Ecrit par : collignon | 30.08.2009

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