14.08.2009
Père et fils
...J'ai engendré un fanatique. J'ai observé de mon abri par la fenêtre (une meurtrière, matelassée de sacs de sable) ces jeunes gens, de son âge, dont les opinions simples se défendent à coup de fusils. Se résumant parfois à leur utilisation. La Caserne Jaune leur sert de cible. Le second jour, comme des grands, il se battent (je les obseerve toujours) et incendient la Bibliothèque Aleth ben Adli. Les livres ont brûlé trois jours mais j'ignorais encore que mon fils en fût l'instigateur. Dans mon abri, logé, nourri, planqué, j'ai tout le temps de lire. Un magazine périmé relate encore sous mes yeux ce fait divers de St-Rupt dans les Vosges : Dominique Paziols dans sa folie disent-ils a massacré quinze personnes : sa mère et sa sœur, son beau-frère le jour de leurs noces - plus – inexorable rumination – treize personnes – une goutte de sang comparé à ce qui se tue ici quotidiennement
Du jour au lendemain plus une ligne dans les journaux. C'est si loin. Je me demande combien de meurtres civils bénéficient du statut militaire. Paziols a trente-un-ans, et c'est cet homme, cet évadé, que j'ai recruté pour mon compte. Je remercie mon père, tout impotent, d'avoir lancé les coups de téléphone décisifs. Il sait ce qui s'est passé, là-bas, en France. Mon père est toujours quelqu'un. Ses services fonctionnent encore admirablement. Je lui baise la main sous sa perfusion. Il me dit : « Tu devras te défier de cet homme. De tous les hommes de son âge et en-deçà. Ton fils lui-même, Mechdi Abdesselam, pose des bombes et te recherche personnellement. »
Mon père s'assoupit.
L'infirmière engagée pour lui seul, dans un domicile que je tiens secret – remonte dans son dos ses oreillers, me fait signe de partir : « Il dort. » Mon abri n'est plus sûr. Zoubeïd transporte mon sac de voyage à l'Hôtel de Touled : un quartier calme, un portail à deux battants reliés par trois rangs de chaînes, un pa-ti-o garni de plantes vertes, un balcon intérieur en véranda – la vasque s'écoule derrière les fauteuils en rotin, quelques balles murmurent vers le nord-ouest. A ce que dit l'hôtelier, Mechdi Abdesselem (ben Jourji ben Kréüz) prend pour cibles tous les signes de Culture et d'Autorité pour en faire des cibles.
Mon fils est devenu fou. Je ne m'en sens pas amoindri. La roquette heurte la vasque et pète. Un certain Halis, client de l'hôtel, dit « L'Espagnol », retient soudain à la main sa mâchoire, et partout comme de juste retentissent les cris, s'épaissit la poussière, et Zoubeïd est indemne, le standardiste a éclaté, les poutres de la véranda se sont tordues. Les pots de fleurs sont ravagés. Les vitres au pied du mezzanine forment une pyramide, entourée par des corps saupoudrés d'éclats de verre. La rampe en faux bois présente de profonds éclatements, et des veines de pierre grosses comme un poignet, tandis que les marches, sur trois mètres, ont sauté. La vasque enfin, creusée en entonnoir jusqu'au centre de la cave, où saigne à gros bouillons la conduite d'eau.
Je suis évacué. Je sens tout le pourtour de mes paupières moucheté de particules de verre. Serai-je en lieu sûr à l'hôpital ? Le troisième jour, au premier étage, un infirmier m'a remis un message, « de la part de [mon] fils ». « Comment est-il ? - Calmez-vous, l'œil n'est pas atteint. - Mon fils viendra m'achever. - N'ôtez pas le bandeau ; je vous lis sa lettre. - A qui est-elle adressée ? - L'adresse est en blanc. » Il lit en souriant : « Article Premier : Mort aux Pères. » Suivent d'autres paradoxes, habituels aux adolescents. « D'habitude, me dit l'infirmier, il porte autour de la tête un foulard gris, enroulé trois fois – ce sont d'autres qui me l'ont dit ajoute-t-il précipitamment. Et tout recommence, puisqu'un obus éclate dans la cour, que j''entends aussitôt les sirènes, il fait beau, ma seule inquiétude après tout est d'être achevé sur mon lit.
11:10 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
"Et on tuera tous les affreux..." Vaste programme !
Ecrit par : collignon | 20.08.2009
Ecrire un commentaire