22.06.2009
le curé et la strip-teaseuse
du parfum de calfatage. Ben Zaf halčte, boit un peu, tend des contrats que chacun signe et signe. Les exposants occupent de grands pans de murs prčs du bar, ou de hautes surfaces boisées tenant les deux étages, quoi qu'il soit interdit d'admirer ā bord męme de la pinasse suspendue, qui tomberait et tuerait tout.
Ben Zaf se vante d'une excellente idée : ajouter du jazz, autour d'un grand piano ā queue tenant le fond de la grand-salle, avec son grand orchestre de cinquante ans d'âge moyen. Du swing, ā fendre les oreilles. Un orchestre hilare, dont on voit la grande photo, "se produira pour le vernissage". Pour l'instant, les oreilles de Matz et de sa compagne se font déchirer par la sono d'une salsa sauvage et dégueulasse, mais 20 % de réduction poussent ā l'indulgence.
Crier pour s'entendre rend jovial, et les buts du Docteur Pascal sont encore obscurs.
CHAPITRE CINQ
Le Pčre Duguay prętre ā Châteauneuf, voyeur auriculaire déjā connu, obéit aux injonctions de Franįois Nau, demi-frčre du Docteur en médecine ; il est en relations avec Annemarie Mertzmüller, strip-teaseuse au grand coeur qui se fait troncher ā l'hôtel, mais offre en scčne son corps ā Dieu. Il connaît également le Kader ben Zaf ā la Teste, prčs d'Arcachon. Tous deux sont des demi-rôles. Ils doivent corrompre, chacun ā leur maničre, les deux maîtresses des demi-frčres, Pascal Matz et le marchand de chaussures.
Comment s'y prendront-ils ?
Le prętre doit s'aider de toute sa casuistique, afin de paralyser petit ā petit la strip-teaseuse, l'enserrant dans le filet du péché, auquel il ne croit pas. Il espčre la revoir en train de baiser, au lieu de se masturber bętement de l'autre côté d'une cloison de chambre d'hôtel, au-dessus du bidet (pas de tache, évacuation immédiate).
...Aprčs son exploration donc des couloirs de l'hôtel, le Pčre Duguay ne s'en tient pas lā. Rappelons ceci : vous connaissez de ces petits abbés chafouins, cafards, tout noirs ; de ces gros abbés ventrus. Duguay n'est ni grand ni petit, ni blond ni brun, ni..., ni. C'est déjā beaucoup, c'est trop qu'il soit ecclésiastique - vous en connaissez beaucoup, vous, des ecclésiastiques ? suffisamment pour qu'on puisse en établir une, voire des typologies ?
L'église de Châteauneuf-de-Randon est noire, son porche en lave s'ouvre en biais face au bistrot-cartes-postales, et la ruelle qui les sépare fomente de foutus courants d'air. L'abbé Duguay rase les murs ; il ne se sent chez lui que dans son église, multiplie les signes de croix, redonne l'argent maigrelet de ses quętes dans les troncs, ā saint Antoine, ā sainte Thérčse (qui a vraiment une gueule de paysanne bornée, obtuse comme ce n'est pas permis, pas étonnant qu'elle ait vu un grand mur gris devant ses yeux au moment de mourir au lieu du Christ - "Le Christ est peut-ętre un grand mur gris", lisons-nous dans une notice édifiante.
Duguay prie, bras en croix, ā genoux ou de tout son long sur les dalles - prenant soin que le porche soit fermé - il se souvient des vieilles qui ont fait virer son prédécesseur pour avoir mis en doute la virginité de Marie ; des męmes, ou de leurs mčres, pour le pauvre abbé Riquet parti en Terre Sainte avec l'argent de son jubilé au lieu de le redonner aux pauvres. L'abbé Duguay passe un peu trop souvent derričre le vieil autel, celui qui ne sert plus depuis les foutues messes face aux fidčles, et voit traîner lā bien de la poussičre, bien des chandeliers fendus.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 23
Une nuit de son vivant, passant par les Landes, il s'était réfugié au fond d'un café, avant fermeture. Et sans le savoir - mon Dieu, accordez-moi la conscience des mouvements de mon visage - il avait tant multiplié les tics qu'un homme au bar, paysan, ou chômeur, l'avait regardé de faįon bizarre, puis s'était détaché vers lui, sans se faire remarquer.
L'abbé Duguay, pour l'heure en civil, reconnut alors avec un horrible malaise que cet homme pensait l'aborder, ā l'écart, pour l'inviter chez lui, volets fermés. Il s'éclipsa, et ne voyagea plus. Voilā pourquoi aussi il refermait toujours sur lui les vantaux de son église et de son presbytčre : une génuflexion, la sacristie, puis son chez soi, comportant grâce ā Dieu double issue.
Parfois il saluait l'autel ā la nazie, en claquant les talons.
L'invention du sičcle qu'il appréciait le plus, c'était le téléphone. Il obtenait instantanément, dans la discrétion la plus totale, cet Arabe du Bassin d'Arcachon, démesurément grossi, qu'il avait donc rencontré au fond de ce café du fond des Landes; et tous deux, Kader Ben Zaf et Duguay, obéissaient ā leurs maîtres, afin de reforger deux maîtresses nouvelles : Hélčne Dubost, terne, appliquée sculptrice du dimanche ; son amant, le Docteur Matz (était-il le seul ?) désirait l'élever au rang d'artiste locale, en lui faisant miroiter les conditions avantageuses d'un café-galerie.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 24
L'autre jeune femme, Annemarie Mertzmüller, s'effeuillant dans tous les casinos de second ordre, y compris au "Clémenceau" de Montluįon, croyait en Dieu ; elle estimait faire oeuvre pie en montrant son cul. N'avait-elle pas détourné maints salauds d'attouchements sur leurs petites-ničces ? ā moins, pensait-elle en ses moments d'inquiétude, qu'elle ne les y eût incités.
Elle pensait apprécier grandement, quant ā elle, l'acte de chair ; c'est ainsi qu'ā chaque bourrade du marchand de chaussures elle émettait un grand cri consciencieux - que fallait-il faire d'elle ? Les instructions de Franįois Nau restaient confuses. A moins qu'il ne s'agît catholiquement - les arguments ne manquaient point - de lui faire toucher du doigt la séparation qui existait entre l'âme et le corps - tout ce bric-ā-brac terni révulsant le Pčre Duguay ("Une femme honnęte n'a point de plaisir").
Il se prenait parfois ā détester l'Eglise.
Franįois Nau, son commanditaire, s'épuisait ā suivre son effeuilleuse de Forges-les-Eaux ā Néris-les-Bains. Mais le curé Duguay se l'était bien promis et repromis : il ne voyagerait plus. Plus question de passer, quelque involontairement que ce fût, pour un homosexuel en civil dans quelque café reculé des Landes...
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 25
Faire du mal ā une femme. A deux femmes, maîtresses de deux frčres. Il fallait en vérité que ces hommes fussent bien désoeuvrés. Leurs acolytes devaient échouer. Sinon, c'était faire fi de toute morale. Rappelons que les deux supposées victimes se consultaient réguličrement, non seulement ici, ā Châteauneuf-de-Randon, comme il est normal entre belles-soeurs de la cuisse gauche (ayant fini par l'apprendre), mais aussi, ce que tous ignoraient, ā Saintes, dans un café vieillot de la zone piétonničre.
CHAPITRE SIX
- Allô ? Ben Zaf ? Tout baigne ā La Teste ? - mot de passe - et Kader, entre deux liqueurs, faisait fęte ā son ami ā l'autre bout du fil : Mademoiselle Dubost commenįait bien ā se prendre pour une artiste, souriait męme, des stratégies s'établissaient pour lui faire vendre ses oeuvres ā de certains acolytes, qui trouvaient toujours ā les refiler moyennant quelque bénéfice dans le médiocre marché de l'art.
Quant ā lui, Duguay, du haut de son Gévaudan, que pouvait-il révéler ? Comment persuader ā une strip-teaseuse professionnelle de venir s'enterrer en hauteur ā Châteauneuf-de-Randon, Victoire de Du Guesclin (1380) ? - quelque musicienne, ā la rigueur, eût succombé aux charmes de la Danse Macabre de La Chaise-Dieu, ā 110 km. par la route (Grandrieu - Brioude).
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 26
La "bonne du curé" ainsi que l'épouse de La Teste, bon chic bon genre, pourraient bien tirer leurs soeurs de ce mauvais pas. Des rapprochements restaient ā prévoir entre les deux frčres, entre les deux femmes, entre les deux acolytes : autant de scčnes ā faire.
Parlons d'Annemarie Mertzmüller. Comme toute mystique, elle éprouve souvent le besoin de pénitence. Les moindre intervalle entre ses tournées, soumises aux aléas d'incertains imprésarios, sont mis ā profit pour de studieuses retraites ; les unes en compagnie de Franįois Nau, permettant ā ce dernier d'assouvir ses fantasmes prolétaires (baiser une fille en porte-jarretelles, ignobles ā porter : les marques se voient sur les cuisses ; Annemarie trouve cela gemein - "commun, vulgaire" - et jouit peu).
Les autres retraites sont dues "ā ses bronches" qui doivent se remettre d'inhalations de cigares ā clients : "Châteauneuf-de-Randon, ou La Chaise-Dieu si tu y tiens." Duguay, modeste et triomphant, abreuve la maîtresse de casuistiques dix-huitiémistes, voire jésuites rococo. Annemarie lui pręte une oreille distraite, car le don de son corps aux vieux messieurs et dames lui semble ā juste titre correspondre ā une mystique bien plus élaborée sous ses dehors frivoles.
Le don du corps implique un certain haut degré de conscience dont les abbés de La Pure et Batteux ne peuvent s'approcher.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 27
Annemarie se disperse. S'essouffle. Ce qu'elle ressent ne saurait longuement s'expliquer, contrairement aux gros pičges théologiques dont elle ne possčde pas grande connaissance ; ce qui l'attire en fait en cette ingrate paroisse est une autre femme, car l'amitié, l'homme et le sexe éliminés, se révčle souvent bien plus ardente, vive et efficace entre femmes qu'entre hommes.
C'est encore autre chose que les justes compensations qu'on se donne entre maîtresses quand les deux frčres sont en chasse (Lebel-Müller calibre 420). Tout est compartimenté. Annemarie se donne plusieurs mois, un congé cette fois illimité, pour consolider des relations qui ne soient pas de métier : elle rejoint au second étage de la cure une "bonne ā curé", compatriote de soixante ans, qui recoud, reprise tous mes surplis, toutes les aubes que les modernistes ont bannis.
Elle en invente, brode, se fait des lés entiers de volants d'Eglise, comme s'il devait un jour exister, ou renaître, un défilé de mode ā la Fellini. Mais en beaucoup plus sage. Il rčgne entre ces deux femmes, Beate und Annemarie, dans cette mansarde aux armoires insondables, d'immenses profondeurs de complicité.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 28
Complicité premičrement de langue : Annemarie Mertzmüller ne trouve ā employer son allemand que dans ces usés numéros d' "Ange Bleu" ā Enghien ou Deauville : mais elle n'est ni assez longue, ni assez grave. Aussi quelle joie de converser avec Beatrice, qui a préservé par miracle cet allemand, ce hochdeutsch suranné du sičcle de Luther, qu'on croirait prononcé en caractčres gothiques.
Nul ne les comprend, pas męme le Pčre Duguay, qui se targue de germanisme, niveau guide touristique (il a rédigé la notice de "Châteauneuf-de-Randon und seine Umgebung" ; un touriste du Mecklembourg lui en a renvoyé ā sa grande Führer un exemplaire abondamment corrigé) - et les entretiens portent sur les termes usés de broderies et points ecclésiastiques (les Bavarois ayant trčs longtemps conservé de pieux vocables saint-sulpiciens, si cela peut se dire), qui se pourraient comparer, ordinibus mutatis, ā ces nomenclatures désučtes de la bonne et parfaite armure de chevalerie.
Les Entretiens de la Mansarde portent bien sûr aussi sur les manoeuvres des mâles, que Beate appelle "faux-culs", tranchant ainsi délicieusement dans le désuet de sa douce glossolalie : "Je vous sauverai de toutes ces manigances chčre amie, croyez-moi". Mais comment ?
...Beate se chipote toujours avec Monsieur le Curé. Ce sont de ces disputes entre frčre et soeur séparés par l'Interdiction, ou cousins et cousines, quand ils ont cessé de se toucher. Il s'agit le plus souvent de déterminer l'usage auquel il convient d'assigner les grosses pičces de dix francs récoltées ā la quęte.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 29
CHAPITRE SEPT
Bien qu'Hélčne Dubost participe aux orgies de Châteauneuf (quand le Docteur du moins n'a pas trop absorbé d'alcool), il lui reste son ouverture sur le Bassin ("d'Arcachon" ajoute-t-elle finement). Son alliée contre tant d'hommes est la propre épouse de Ben Zaf ; autant ce dernier, rouge et brutal, toujours la bouche ouverte quémande son souffle (combien de temps survivra-t-il ?) autant sa compagne demeure discrčte, essu[yant] les verres au fond du café.
C'est un bien pratique fond musical que ces tonitruants "jazz" et "salsas". On peut s'y fixer, par-dessous les cuivres, une de ces bizarres fréquences de sourds, parfaitement capables de suivre seuls les programmes de télévision - mais survienne le fils ou le neveu - qu'est-ce que tu peux bien entendre avec le son si bas - ils augmentent le volume - tout se brouille, le sourd se lčve et s'en va.
"BCBG" est le surnom de Ben Zaf pour sa femme - qui se nomme en réalité "Monique", aprčs avoir un temps tâté de la "Bérangčre", mais qui s'est vite rendu compte que "Bérangčre", dans sa volonté de paraître distingué, sonnait vulgaire, et que rien ne vaut de porter son propre prénom - femme apparemment effacée, aux longs cheveux blonds tirés en arričre en queue de cheval, ayant engendré deux filles de taille et corpulence normales jusqu'ici, constituant la plus sûre alliée d'Hélčne Dubost - quatre hommes, quatre femmes : il n'est pas certain que les femmes gagnent.
Les hommes ne savent pas ce qu'ils cherchent.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 30
23:44 Publié dans Ah les filles, ah les filles... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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