19.06.2009
L'Antique
L'Histoire de Rome d'André Piganiol est un de mes plus anciens bouquins, remontant à ma première conscience d'acquisition de la science. C'est avec l'Université, Alma Mater, que j'ai pénétré, je le sentais, dans le Saint es Saints de la connaissance. Et cependant, ce livre, je n'ai eu de cesse que de le finir, afin de la jeter, comme l'un des plus rasoirs que j'aie connus. Plus précisément, cette Histoire de Rome m'a semblé très superficielle, très « survolante », sautant par-dessus les époques à grandes enjambées, à l'usage des spécialistes, déjà. Or, pour connaître l'histoire romaine, rien ne vaut pour commencer le volume de Malet-Isaac : je l'ai rabâché durant tant d'années d'enseignement, malgré les interdictions inspectoriales, que j'en suis devenu très ferré.
Je ferais la même remarque à propos de l'Histoire grecque de Hatzfeld : une galopade, à l'usage des plus qu'initiés. A côté de cela, en lourds appendices, chez Piganiol, d'interminables pages de références abrégées en allemand, français, italien, plus rarement anglais (le monde à l'époque (1959) était encore civilisé). Il semble véritablement que Piganiol n'aurait pu se dispenser de citer tous ces glorieux et mérticuleux prédecesseurs sans leur faire offense mortelle (de fait, les universitaires sont très pointilleux sur le référencement, qui les tire de leurs obscurités poussiéreuses). A nous ensuite de nous référer à ces revues, alors que nous eussions préféré de bons rapports de leurs articles.
J'en suis à la fin de cet ouvrage, l'Histoire de Rome, et je recense par ordre alphabétique les mystérieuses abréviations enfin dévoilées (je me souviens de Bellotteau, qui ânonnait avec ravissement de telles successions de lettres, comme s'il s'était agi de formules magiques ressuscitant toutes les vieilles cultures). J'apprends ainsi que les lettres A S A E signifient Annales du Service des Antiquités d'Egypte. Antoine et Cléopâtre, César, maints péplums, avec chrétiens incorporés, ou pour le moins proconsuls soucieux du bonheur du peuple, et plus américains que nature... Mais ne raillons pas trop... L'Egypte m'a intéressé en sixième, sans que je puisse dire avoir été réellement passionné.
L'essentiel pour moi était de bien faire plaisir à papa. Tout ce rapport à la culture est bien ambigu chez moi, car il n'a jamais dépassé le plaisir de faire de l'épate, de permettre à mon père de m'exhiber devant le père Doffémont, qui hochait la tête d'un air dubitatif. La culture, c'est encore pour moi de pouvoir impressionner la galerie par de petits détails (pléonasme) ; seulement, sitôt que j'ai devant moi un véritable spécialiste, je m'effondre, comme Blanchard n'a pas manqué de l'observer. C'est exact ; je peux me rattraper en arguant de mon appartenance au corps des
« honnêtes gens », au sens où l' « honnête homme » du XVIIe siècle s'avérait capable de soutenir n'importe quel sujet de conversation (du moins de culture générale) sans ignorance ni pédantisme. Coste Marcel, de La Ciotat, m'a rassuré : mieux valait avoir papillonné de la sorte que d'être uniquement capable de disserter sur l'arc électrique (il connaissait un spécialiste). J'aurais aimé tout de même pousser plus loin ma connaissance des Antiquités, moi qui ai besoin d'une traduction pour vraiment goûter un texte latin, dans une édition bilingue. Je me suis fait une raison de ces velléités, car il m'eût fallu, pour me spécialiser, choisir ce que j'abandonnerais, faire des choix, ce qui est le propre de l'adultat, que j'ai toujours écarté de moi avec la dernière véhémence.
J'ai donc fait semblant de développer certaines jouissances infantiles : accumuler les incompréhensions, en faire des talismans, des formules, des mystères. A S G, « Abhandl[ung] der phil[osophischen] hist[orischen] Klasse der Sächsischen Gesellschaft. Et revoici mes chers Boches, qui durant les exterminations, en plein 1940, s'échangeaient des correspondances animées sur l'existence d'un iota souscrit dans tel manuscrit, ou les subtilités philosophiques d'un Pacuvius. Ce sont eux qui, par-dessus les barbaries, se tendaient les uns aux autres les relais de la culture – au prix d'un bon serrage de paupières sur les atrocités. Mais la compassion où nous sombrons actuellement ne me semble guère plus souhaitable.
C'étaient des savants à la Liddenbrock, soigneux, collet monté, lunetteux, avec une femme bonniche qui leur servait la soupe aux choux, et tout un quotidien si semblable aux autres quotidiens. Mais en même temps, ils s'occupaient d'histoire philosophique, justifiant à l'occasion le nazisme. Rien de plus beau que la tradition universitaire germanique. Souillée en bien des endroits. Du moins les philologues ne se salirent-ils jamais les mains. Enfin si. Enfin je dévie. A S M G : Atti e Memorie della Società Magna Grecia. Voici à présent, d'Italie, un signal des fondus de la Grande Grèce. Tous ces témoignages de passions fossiles m'adressent du fond des années 40 et 50 de grands sourires fraternels.
Double décalage dans le temps dont j'ai déjà parlé...
10:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Pour l'Antiquité latine, rien ne vaut le bon vieux Mallet et Isaac...
Ecrit par : pléthore | 22.06.2009
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