25.04.2009

De la tiédeur

Curieusement les sentiments que nous nous portons l'un à l'autre Sylvie Nerval et moi en cette année 66 (de Gaulle regnante) ne se manifestent que par nos défiances, tant nous sommes inadéquats à la vie commune, le mariage, que nous venons de perpétrer ; Sylvie réclame de rester seule une heure avant que je la rejoigne au lit, pour jouir à l'aise ; la violence de ma réaction la dissuade ; mais comme elle n'a jamais connu d'autre homme avant moi, elle obtient que je la confie à deux défonceurs asiatiques, tandis que je me fais plumer (sans passage au plumard) par deux entraîneuses suédoises. Sylvie Nerval est ensuite revenue me rapporter, au petit matin, comment cela s'était passé : mal.

Puis nous achevons notre séjour nuptial au-dessus de l'église russe de Nice ; nous hantons le Centre Hightower de Cannes, fréquentons Michel, danseur à l'Opéra, mort en 93 sans nous faire avertir. Michel accepte de se faire tirer le portrait, sur un balcon dominant la mer.
Il dit “Vous ne ressemblez pas aux amoureux ; jamais un baiser dans le cou, jamais un mot gentil, toujours des piques.” Je ne me rappelle plus comment nous vivions cela. Crevant de malsaine honte mais épris sans doute - quarante années passées en compagnie par pure névrose ? simplicité – naïveté! - de la psychanalyse ! Force nous est d'appeler cela “amour”, car nos parents sont morts, bien morts ; je revois cet angle sombre du Jardin Public, ce banc sous l'arbre d'où l'intense circulation du Cours de Verdun tout proche dissuade les flâneurs. 
Je ne pense pas que Sylvie s'en souvienne ; nous nous tenions assis tout raides sous le grand mélèze. J'ai dit alors que nous nous aimions peu ; que nous nous unirions pour échapper à nos familles, en un mariage de convention consenti par nous-mêmes. Sylvie Nerval ne m'a pas contredit. Peut-être a-t-elle acquiescé. J'ignorais à quel point je serais trahi : dans sa logique à elle, nous sommes restés dix ans chez sa mère, dont l'amour était plus assuré sans doute... Jamais ma propre mère ne comprit pourquoi je suis demeuré là, au deuxième étage du n° 21. Nous les détestions pourtant toutes les deux. 
Il ne s'est pas passé jour, plus de quatre mille fois vingt-quatre heures, je le jure, que je n'aie fait reproche à Sylvie Nerval d'une pareille promiscuité, sans que jamais notre budget plus que restreint nous autorisât d'envisager la moindre solution. J'ai relu sur un vieux carnet cette note incroyable :“Je sens que notre amour tiédit DONC mariage à envisager”. L'urgence consiste donc en tout premier lieu à démontrer à mes parents, à leur opposer, à leur imposer l'idée, le fait, que je ne dépends plus d'eux, mais de ma femme. Vous voyez bien dirai-je désormais à tout un chacun que j'ai pris femme, que j'en ai été capable. 
Puis-je ignorer d'autre part la nature atrocement néo-ombilicale de ce véritable ligotage conjugal ?... Considérer ces dix premières années, coincés entre une belle-mère envahissante et une rue littéralement hurlante de circulation reste encore une épreuve qui me couvre de honte et de transpiration. La mort ne se peut regarder en face : ma vie non plus. Mon ami Jean-Flin désormais perdu à l'autre bout de nos vies allait répétant : “Tu finiras pédé ! tu ne proposes jamais rien, tu suis.” J'ignorais que le suivisme constituât un indice, voire une preuve d'homosexualité ! Mais je me souviens de ce que m'avait dit bien en face un de ces petits bellâtres de village : “Tu n'serais pas pédé, toi ? on ne te voit jamais avec une fille.” ...Comment lui expliquer qu'elles me fuient toutes ?

Commentaires

C'est emmerdant, vous savez, d'être parano, de pardonner, certes, mais de ne jamais pouvoir oublier...

Ecrit par : comparano | 01.05.2009

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