22.03.2009
Confidences de femmes
Ne pensons pas que deux femmes se confiant demeurent bornées à leur univers. Il faut qu'au contraire, asexuées comme elles se vantent d'être, elles aient part comme tout homme à l'universalité de la conscience et de l'expérience humaines. Et puis on voit bien que ces lignes sont écrites par un homme : n'aurait-on pu trouver mieux, pour présenter deux femmes, que d'inventer d'une part une prostituée, d'autre part une strip-steaseuse ? Une honnête boulangère, par exemple ? Le piquant de l'affaire, c'est que la maîtresse du marchand de chaussure et celle du médecin se connaissent : amies d'enfance. Annemarie Mertzmüller offre son corps à ses clients dans un esprit de grande compassion bouddhique, et l'ancienne boulangère s'envoie en l'air pour (un peu de) fric. Mais elles ne se racontent pas d'histoires de cul : leurs rencontres se tiennent dans un salon de thé du quartier piéton de Saintes.
Elles ont la bougeotte. Elles se parlent de leurs voyages. Elles savent qu'elles possèdent chacun un homme, mais ignorent encore qu'il s'agit des deux frères, car nés (Marcel) de pères différents, quoique d'origine lorraine ; elles connaissent les routes de Bordeaux à Saintes, de Périgueux à Saintes. De vraies routières, capables de se communiquer, au lieu de recettes, des adresses de restaurants routiers. Il existe en ce monde Dieu merci des hommes et des femmes incapables de demeurer en place, et sillonnant la France ; ils utilisent les voitures et les hôtels, rien dans leur profession ne les astreint à cette mobilité. Mentionnons aussi Châteauneuf-de-Randon en Lozère : au pied de cette place forte renfrognée dans la neige, se trouve le tombeau bien abandonné d'un certain Duguesclin, que les livres d'histoire ne mentionnent même plus ; mais nos deux frères y ont découvert un club de chasse, où se rencontrent des paysans traditionnellement madrés, aux yeux finauds, parfaitement inoffensifs et reposants tant qu'il ne s'agit pas d'héritages.
Nous disons "Châteauneuf-de-Randon", nous excusant à l'avance auprès du personnel municipal, qui devra bien se résoudre à ce que l'on ne parle pas uniquement de sa commune en termes de dépliants de syndicats d'initiatives. Qu'est-ce que l'amitié entre femmes, dans l'imaginaire des hommes ? une possibilité d'infinie consolation après tel acte sexuel brutal ou manqué, l'homme n'offrant souvent d'autre choix que la force du soudard ou la mollesse de l'ivrogne. Il existe à l'écart de la route un hôtel dans la plaine, ou plutôt sur le plateau, vers le sud. Là s'est réfugié un homme, pour l'instant anonyme.
Je fonce vers la mort, ne l'oublie pas. Cet homme a parcouru dans la neige un sentier descendant, cherchant en vain du côté opposé ce tombeau du héros médiéval tant vanté par les cours de son instituteur. Quelle température faisait-il ? question capitale qui lui fut posée dans le café face à l'église.
- Moins cinq.
Cette réponse suscite la rectification scandalisée de la buraliste : "Moins dix ! - Non, il ne me le semble pas" - la gérante prenant à témoin les clients, sur son isolement, sur ce pourri pays coupé de tout - "Madame, vous habitez un pays que vous ne méritez pas" lance l'inconnu. Il coucha à l'hôtel du plateau, chaud, surchauffé, confortable. Parfois, une femme de Châteauneuf-de-Randon prend trois semaines de congés : à Limoges, ou à Paris. C'est Hélène Dubost, semi-prostituée, "habitude" de la rue Huguerie de Bordeaux, qui la remplace. Au restaurant de l'hôtel dînent deux couples, celui de Pascal Matz, médecin ; de sa maîtresse ex-pâtissière Hélène, débarrassée de son cabas de la rue Huguerie ; d'Annemarie Mertzmüller, de noble famille schwartzwaldienne et de son godassier François Nau.
Ils boivent et s'agitent beaucoup. L'ambiance est à la baise après le dessert. Revenu se coucher dans sa chambre, l'anonyme, curé, en fait, et couchant à l'hôtel, entend par la salle de bain contiguë les échos d'une baise acharnée. Lui-même se masturbe deux fois au-dessus du bidet, pour éviter les réflexions des femmes de ménage. Dialogue entre les deux femmes, au petit-déjeuner :
- Qu'est-ce qu'il m'a mis hier soir !" (très bas, à quart-de-voix) - et toi ?
- Il n'a pas pu, il était trop soûl !
10:42 Publié dans Ah les filles, ah les filles... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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