20.03.2009

Pas Plutarque aujourd'hui

Les « Vies » de Plutarque, destinées à un si grand succès dans la seconde moitié du siècle, manquent ici, comme elles manquent parmi les ouvrages dont Erasme recommande la lecture au Prince Chrétien, alors que les « traités » y figurent. Voilà bien un contretemps dont je me contrefous, par exemple. Les Vies de Plutarque font partie de ces ouvrages contemplés de loin toute ma vie, et que je n'ai pas engloutis, ou bien à quoi j'aurais passé des dix et vingt ans. Voir aussi les Essais de Montaigne, de la Somme rabelaisienne, où je me suis pourtant lancé, assez loin. Plutarque n'a pas eu l'avantage d'un simple commencement. Il me faut en particulier le Plutarque d'Amyot, seul valable.
Or je me suis hâté, pressé par la nécessité de me faire offrir un cadeau, de me procurer une autre traduction. Mais ça ne va pas. Ça n'ira jamais. Pas plus que la traduction des « Belles Lettres ». C'est Amyot ou rien. C'est Edgar Poe, ou Lewis : Baudelaire, Artaud, ou rien. Car dans l'avant-propos de je ne sais quelle Ginette néo-traductrice, la préfacière s'évertue à se lamenter sur la disparition de Plutarque en tant que précepteur, à notre (forcément lamentable) époque, oublieuse (sanglot) des lettres classiques, voire de toute référence au passé, etc. Mais, pauvre préfacière, n'en fut-il pas ainsi de tout temps, et notre devoir n'en consiste-t-il pas moins, pour nous autres fourmis, à trottiner sans trêve sur le ballon qui roule sous nos pieds, d'un horizon à l'autre horizon ?
Alors, pratiquons Plutarque, rinçons-nous y les doigts, sans nous préoccuper davantage des faveurs ou défaveurs de Dieu sait quelle universelle doxa de l'ignorance. Adoncques, il fallait que le Prince Chrétien connût Plutarque ? A dire tout de même que les Traités sont particulièrement chiants...

22 10  2053

Il s'agit de savoir combien l'on a tué de soldats des deux armes à telle bataille, d'Issos peut-être, sous Alexandre. 90 000 fantassins et 10 000 cavaliers ; d'après Justin, 11, 10, 9, 61 000 fantassins, 10 000 cavaliers, 40 000 prisonniers (faits ou subis ?) - qui consultera Justin, 11, 10, 9 ? Comme s'il ne s'agissait pas de chiffres excessifs ! S'imagine-t-on ce que cela représente en kilos de viande que 60 et UN mille morts ? Voit-on bien l'horreur de ce vaste champ de funérailles ? La bataille d'Issos eut lieu en novembre 333, cf. Arrien, Anab(ase) – il en écrivit donc une aussi – 2, 11, 10. En vérité, je trouve bien plaisante une telle manie d'accumuler des chiffres. Dois-je aussi m'en référer à Arrien ?

Et comment ne pas songer que nous sommes, nous aussi, à 333 ans de quelque grand évènement cosmique ? A quelle profondeur sous nos pieds la bataille d'Issos ne se trouvera-t-elle pas enfouie ? Comment est-elle parvenue jusqu'à nous ? Dix ans de plus, et Alexandre mourait. Dix ans d'ivrogneries et de conquêtes... Mais il ne s'empara pas de Darios et nous n'étudions pas les Perses, mais les Grecs. Pour nous, cela représente encore quelque chose. A nos enfants, cela ne dira rien. Arbèles, Issos,Gaugamèles : autant de triomphes, et Darius éperdu cramponné à sa rambarde de char, les yeux épouvantés, revenant au palais pour se faire maudire par maman (Les Perses, d'Eschyle, inégalé) – qui s'était enfui, et avait sur lui une avance de quatre ou cinq stades. C'est une mosaïque endommagée dont l'image hantait les livres d'histoire pour enfants.
Catastrophe primordiale – il prit pourtant son char et son arc avant de revenir en arrière. Et j'avais regretté que l'empire d'Alexandre fût si exigu au regard de ceux de César ou de Charlemagne, voire des éphémères chevauchées de Gengis-Khan ou Timour-Leng. Άποκριναμένου δε Δαρείου δεδιέναι : cela veut-il dire que Darius répondit : “il est déjà enchaîné” ? Non, mais “qu'il craignait”. Les mots essentiels du grec m'auront toujours manqué, si fort était mon goût de la dispersion... D'où la construction μή φθάσωσιν, dont je vérifie le sens, “devancer quelqu'un en quelque chose” : Φθάνωσιν αυτον, ne le devançassent. Je souligne φθάσωσιν, et sur la page vis-à-vis, “en le devançant”. Αποδράντες οι πολέμιοι, “les ennemis, en fuyant”.
C'est lui, Darius, qui fuira. Alexandre pour l'instant n'est qu'un ver faufilé entre la falaise et la mer. Il conquiert un peu, consolide, se hasarde peu. Il ne veut pas uniquement passer, mais fonder, assoir. Il restera des siècles. Καί διαφύγων Άλέξανδρος . Il ne veut pas qu'Alexandre lui échappe. Άλλα τούτου γ'ειπεν ω βασιλευ, χάριν θάρρει, ce qui ne veut pas dire “les oreilles de Carine”, mais plus vraisemblablement “Ne le méprise pourtant pas”, ou “tiens bien compte de lui”. “Sur ce point du moins, roi, dit-il, tu peux avoir confiance”, et voilà les fautes où mène la confusion du masculin et du neutre, indécelables au singulier en grec. Seule la suite aurait pu m'éclairer, le sujet du verbe ne pouvant être qu'un homme : il est prêt à t'attaquer, sans doute est-il déjà en marche.

Commentaires

Amyot, Amyot, il n'y a que ça de vrai. Et pour "Le moine" : Antonin Artaud. Et pour Edgar ¨Poe : Baudelaire. Et pour "Faust" : Nerval. Même si les germanistes font des bonds de trois mètres à chaque contresens... A propos, Labrunie dit Nerval se prenait pour Napoléon. Et savez-vous quel pseudonyme avaitNapoléon lorsqu'il revint précipitamment de la retraite de Russie ? "Gérard de Reyneval"... Vous mendierez tant...

Ecrit par : azeffine | 26.03.2009

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