27.02.2009
C'est chiant, spââââ ?
Je précisais en passant qu'Eliphas l'Aîné était gaucher, bien qu'il n'existe pas de succession de cordes spécifiques pour cette catégorie de joueurs. "Eliphas", mentionnais-je également, "conserve parfois, après jouer, une inclinaison de la tête et du cou ; en ce point, l'éphémère Eliphas ressemblait au jeune Alexandre. Les deux hommes interprètent un duo composé par Rogomus contre son gré. Observez bien la situation je vous prie : Eliphas ayant dit "à qui voulait l'entendre" que Rogmann faisait bien "Vieille-Souabe" (alt-schwäbisch) – qu'il en tenait encore pour Bach ou Schütz et dirigeait bien digestivement (en français dans le texte) sa formation (je crois qu'à l'époque le premier violon dirigeait lui-même ses collègues). S'il commandait,lui EliphasFels, l'orchestre de Sa Majesté, "l'on entendrait assurément bien d'autres choses". Et voilà comment Rogomus, "encore Kapellmeister, verdammt ! et pour longtemps", avait concocté ce chef-d'œuvre d'originalité, une "Sonate pour deux violons" d'une originalité de bon ton ("les auditeurs aiment à être surpris par ce qu'ils connaissent déjà").
Eliphas tient le second violon. "Les dix premières mesures à l'unisson, Herr Fels, puis je prends les dessus" – mais Eliphas pique son thème de suraiguës, pizzicati, etc., "Zezi n'est bas dans le texte" Je pimente le passage "Bas de bimentazion Bitte schön", bref Eliphas propose sa variation, et bien entendu c'est deux fois mieux, Maître Rogomus hoche la tête, conclusion La place se rend bien. Il y avait plus de texte dans la première version : Eliphas objectait que "la partition n'[était] qu'une pâte molle", à quoi "plusieurs générations d'exécutants n'[avaient] pas encore appliqué le sceau de l'immuabilité (der Unveränderlichkeit, j'avais cherché le mot dans le dictionnaire)" – mais iil aut faire sobre, à présent. Le lecteur n'a plus le temps de s'attarder à de fines notations narratives, à des dialogues ("...Simple suggestion, Maître : si nous rejouons, nous avons par exemple...") - plus de tout ça.
Qu'est-ce qu'il en a à foutre, le lecteur, des "reprises à l'octave", "à la douzième" (!) avant de retomber "sur le thème", Rogomus disait "Je réfléchirai", sans accent, avant de pécho la sonate, c'est lui qui va la signer (Herbert Rogmann, Graf von Hützeldorff u.s.w.). C'est dommage, moi j'avais composé une belle petite scène légère et réaliste, avec le gros qui s'essouflait (comique) à presser la cadence, qui se plantait dans les impros (on disait "la cadence"), et qui s'exclamait Tenez, FOUS ETES DROP FORT POUR MOI ! (tout le monde parlait français en ce temps-là). Bien la peine de soigner la psychologie, de faire dans le beau rythme ("Le Kapellmeister transpire, baisse les yeux avec componction, se berce sur son violon ; s'assoit ; Eliphas l'imite ; les deuxmusiciens s'essuient le visage et soupirent".) On ne devrait pas vous démolir vos romans comme ça ; c'est que j'y ai cru, moi. J'écrivais faux naïf et tout, je montrais le gros Herbert (allez, il n'est pas gros, ça fait cliché, on enlève ça) qui se tournait sur son fauteuil crapaud (attendez que je vérifie : "première apparition à la fin du XIXe siècle, dénomination attribuée à Gounod – c'est un musicien, mais pas le bon).
C'est fou ce qu'on s'instruit dans le Robert.
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25.02.2009
Elias Fels à toutes les sauces
Et ce n'est pas fini mes braves. C'est le dossier qui se trouve juste au-dessus de "Fêtes Religieuses, 2e édition". Et comme j'extrais toujours mes extraits de ce qu'il y a "juste au-dessus", eh bien, ce sera Elias Fels. Pubis repetata placenta comme on dit au club. Ce maître de chapelle donc, Herbert Rogmann, appartenait à Sa Majesté Karl-Eugen, roi de Souabe (royaume d'invention pure). Eliphas (nous en revenons désormais à la typographie traditionnelle) se trouvait déjà, en sa vingt-cinquième année, en position de disputer la place au Kapellmeister ; c'était un excellent musicien, avant de mourir si misérablement. A la mort de Rogmann, Eliphas lui succéderait. "Il n'est jamais agréable de connaître le nom de son successeur", sententiais-je, "fût-on encore loin de la mort" – certes! Aussi m'étais-je autorisé, dans mon ignorance des usages de Cour fût-ce entre subalternes, à supposer que Herbert Rogomus pouvait très bien se faire une conscience de venir lui donner ("ou recevoir, disait-on") une leçon particulière hebdomadaire en son pavillon, "ne fût-ce que pour lui apprendre à respecter la hiérarchie".
J'écris ceci : "Les flancs de sa lourde silhouette s'adaptent si bien à la porte que celle-ci ne laisse plus passer la lumière : seule se découpe une tête mafflue, nimbée de contre-jour."
L'ombre du maître se découpe sur la partition d'Eliphas Fels.
Voici sa titulature :
Noble et puissant Seigneur
Herbert Rogmann
Graf von Hützeldorff
und Barstatt-Mandegen
La chose est bien évidemment sans aucune vraisemblance. Comment un personnage aussi hautement titré eût-il pu se contenter d'une simple charge de Kapellmeister, et s'abaisser à visiter un Eliphas Fels "en son pavillon particulier" ? La vérité est que j'avais épinglé sur ma porte, en 1963, cette identité hautement usurpée, sachant que devait me visiter un père noble, afin que j'accordasse à sa fille une série de cours particuliers d'allemand ; il avait plaisamment manifesté son étonnement de voir ici loger, à la Cité Universitaire, "un Comte" ! J'avais mis cette innocente supercherie sur le compte de la plaisanterie, et nous avions ri tous les deux. C'est ainsi que pour deux francs de l'heure j'eus l'avantage de consolider les connaissances germaniques de Mademoiselle sa Fille, avec le secours d'un increvable Bodevin-Isler. J'ai appris par la suite, de la bouche de son père, qu'elle me trouvait "amusant"... c'est tout dire... Bref je trouvais réjouissant que ce Maître de Chapelle s'affublât d'une identité aussi éminente.
"Sa Calvitie se fend d'un sourire" – je pastichais San A –
"Et la mer sur son front en dunes se figeait" (Ezéchiel, 8, 14, sans garantie). "Une lave écarlate cuirassait ses joues couënneuses" (je cite) ; il s'avançait, "grave et souriant", tendant à Eliphas "dont le violon pendait à bout de bras" une main "potelée, rondouillarde, moite, rosâtre, parfumée, aux ongles bien taillés en rond." "Répétons, cher ami, voulez-vous ?" disait-il. "Le gros homme beurré" (décidément) portait "comme une chaloupe au flanc d'un navire", un étui de bois verni où l'on voyait couché "comme un enfant dans un cercueil" (c'est inévitable) "capitonné" un "trois-quarts Stradivarius" – ce qu'il ne fit jamais, à ma connaissance (le mot n'est attesté qu'en 1872).
Eliphas répondait Bien Maître.
Rogomus élevait son violon en aspirant la poussière de l'endroit (le petit pavillon au fond du jardin de Sa Majesté, pour mémoire), jetant un regard poliment réprobateur sur la maîtresse pagaïe qui l'enveloppait. Assujettissant l'instrument sous sa bajoue gauche, il pinçait les cordes. Cela me semblait assez bien venu, au moins aussi bon que du Régine Déforges.
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23.02.2009
La mort de l'organiste
Le chapitre se présente comme suit, dans sa flamboyante maladresse :
"Octobre 1785. La Marienkirche de Lübeck "pleut de toutes ses briques" [sic]. La bruine suinte du porche, sur un homme gris, voûté, à perruque plate. Sa main cherche la serrure d'une porte rouge, dans un coin du narthex. Le loquet cède. Dans ce réduit imprégné de ranci s'amorce l'escalier des tribunes, qu'Elias entreprend de gravir. Les degrés conservent dans le creux des pas une poussière crissante.
"Elias souffle souvent, reprenant sa respiration d'asthmatique sur la rampe de fer. Parvenu à la marche palière, il pousse un battant : l'orgue gît là, luisant, touché par la lumière d'un quinquet. Penché au-dessus de la nef, Elias, accoudé sur les balustres, sent monter vers lui le cri muet, la froide haleine encensée de ce gouffre d'où sourd, lointain, le reflet rouge du tabernacle"
(quand il s'appuie "aux balustres", soudain "la nef s'éclaire", le jour court "sous les nervures des voûtes" ; au-dessus d'un "buisson de cierges" se met à "palpiter" la statue d'un apôtre, etc.)
"Elias remonta les trois marches qui le séparaient des claviers. Une suffocation le couvrit de sueur, le contraignant à une longue station."
Plus loin :
"Le garçon l'attend au soufflet. Elias prend place que le long tabouret de velours rouge. Le souffle de l'instrument s'élève, comme une douleur comprimée. Alors, "d'un geste de prêtre" [sic] la main droite d'Elias se pose sur le "bas clavier" [sic]. Quelques notes étouffées de la main gauche ém[ettent] un douloureux discord "submergeant par les basses" ; de cette masse se détach[e} une "guirlande fuguée" sur trois notes sans cesse reprises et combinées."
La substitution entre crochets du présent de narration à ce pompeux passé simple ; les guillemets encadrant les expressions mal venues, les "sic" par lesquels nous avons voulu ménager la susceptibilité du bon goût ainsi que la disposition des interlignes en "espace 1" auront suffi nous n'en doutons pas à signaler à nos lecteurs les réserves que n'auront pas manqué de susciter en nous des lignes aussi juvéniles. Cependant, une constance excessive de ces marques extérieures pouvant exciter en réaction une indulgence apitoyée à quoi bien évidemment nous ne saurions souscrire, nous estimons désormais superflu voire suspect d'en prolonger l'usage.
ELIAS FELS est une fiction de jeunesse, et c'est à ce titre qu'elle mérite d'en éloigner plus d'un assurément, mais d'en attirer quelques autres, dont nous ne voudrions pas gâter le plaisir. Goûtons par conséquent comme il nous plaira cette évocation du Maître courbé sur son ultime improvisation. Fin des béquilles :
"L'air se mit à vibrer. Les mains passaient et repassaient avec une obstination de tisserand. Et parfois ELIAS FELS se courbait sous le poids. Dans un répit quelques notes surnagèrent, déchirantes ; faisant grincer les tirasses, il poussa un cri sourd. Un tonnerre s'éleva, éternel comme la matière, immobile et mouvant. A cet instant tout une âme se heurta au ciel comme une abeille aux vitres et se figea – puis l'édifice croula, le corps s'affaissa, une cacophonie se déchaîna. Je me précipitai, le quinquet à la main: effondré sur ses claviers, l'œil perdu, ELIAS FELS, le plus grand génie musical de l'Allemagne si les hommes un jour lui rendent justice, venait de rendre son âme à Dieu.
"Et moi, Franz Josaphat, j'ai encore dans la tête, vingt années plus tard, ce Kyrie désespéré, cet accord atroce et imposant, comme un château de cartes bousculé par la Mort."
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22.02.2009
Péguy Péguy par-ci...
Eh oui brave gens, j'ai publié au Bord de l'Eau "Pourquoi ont-ils tué Péguy ?" Alors, je vous envoie cette petite piqûre d'incitation. Parce que le service de presse n'a pas été très efficace... Bonne lecture !
Je ne veux pas qu'on me défende. Je n'ai pas besoin d'être défendu. Je ne suis accusé de rien.
“Je ne redoute rien tant que ceci : qu'on me défende.”
Charles Péguy, Notre Jeunesse
...Et cependant voici cent ans et plus que l'on défend, que l'on pourfend Péguy, tiré, tiraillé, annexé, à gauche, à droite, depuis sa vie, depuis sa mort le 5 septembre 1914 ; cent ans et plus qu'il s'enfonce bon nombre de portes ouvertes. La chose est entendue. Les portes ouvertes sont celles qui ont les plus solides chambranles. Défendons Péguy. Et attaquons Péguy ; pour la bonne mesure. Indéfendable. Trop de partisans prônent le seul Péguy saint, le Péguy de sacristie tout enfumé d'encens. Trop d'opposants font de lui le chaînon manquant de Maurras à Hitler. Carrément. Ni l'un ni l'autre ni entre les deux.
Je m'enthousiasme, ou j'enrage : c'est de moi qu'il s'agit, puis ce n'est plus de moi. Péguy me parle. Puis il s'éloigne. Je ne le comprends plus. Il me revient, en pleine face. Je ne détiens pas de clef, je ne déroule aucun arcane, je confronte, j'invite à lire, j'aère peut-être. Au sein d'une immense clarté je lève ma torche, hasardeuse, fumeuse - superflue. J'ignore où mèneront les détours du labyrinthe...
X
Préliminaire
Nous lierons parfois ici, moins arbitrairement qu'il n'y paraît, le destin de Charles Péguy, écrivain, poète, catholique, socialiste, né en 1873, mort au Champ d'Honneur ; et celui de mon père, Noubrozi, Roland, Raymond, Arsène, instituteur de campagne, Hussard Noir de la République, ni écrivain, ni poète, mort athée dans son fauteuil, le 26 août 1990.
Portrait 1
Dans un livre j'ai rencontré un jeune homme de quinze ans, qui [ne] me ressemblait [pas] comme un frère ; pâle, émacié, face large, tendue, stupide ; des oreilles en anses de soupière, qu'il suffirait de saisir pour que la tête, lourde, hydrocéphale, débordât : celle de Charles P., livré à l’objectif en 1888, l'année du bon général Boulanger. La photo de l'adolescent montre ce regard aiguisé, sans sursis jusqu'à ce que l'adulte, ce détenteur de la vérité ! baisse les yeux. A la fin de sa vie à 40 ans tout juste (manœuvres de 1913), Péguy, sur un autre cliché, est devenu lieutenant, barbe rousse et jambes croisées, face au soleil, sur une chaise - objet singulier que cette chaise pour le fils et petit-fils des rempailleuses d'Orléans, les quatre pieds sur le sol, à même la terre de France à défendre.
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20.02.2009
De Brioude au Puy, avec le cul
Brioude est une ville mal foutue, où l'on sent encore l'absence de plan d'urbanisation, ce qui prévalait encore bien sûr aux siècles dernier. Un gros bourg mal grossi. Rien de pittoresque, une basilique Saint-Julien fermée, et mon bourdonnement intérieur : "Je vais réussir à me perdre à Brioude, et il faut le faire". Une espèce de demi-fou m'entend, croit que je lui adresse la parole, je le détrompe avec des mines effrayées. Mes airs naïfs, pour ne pas dire couillon, m'attirent toujours des abordements pique-assiette ou pédés. Je ne veux pas avoir affaire aux pédés, aux drogués, aux originaux. Cela devient tout de suite revendicatif ou agressif. J'aperçois encore une silhouette de ce type. Les faux soixante-dizards et faux clodos doivent pulluler ici, l'été. Rester chez soi en juillet-août. Comme il n'y a pas de télévision en chambre et que je dois me lever aux aurores, je me suis contenté de radio.
Je savais que la patronne serait debout dès cinq heures et demie. Les clients m'avaient bientôt expliqué tous les horaires de car, avec leurs arrêts, "là derrière, pas loin". Je ne suis pas d'ici. Sottement, je me fixe un petit 6 h à la gare. Donc à 5 h ½, j'aide moi-même la patronne à descendre les chaises des tables ("Vous permettez ?"- ça fait peuple, et serviable.) Et je me mets en route à travers la petite ville aux premiers passants parmi les poubelles. Je demande au boulanger s'il faut prendre à gauche ou à droite d'un chantier, avec ses échafaudages. Il faut passer devant lui, en short, progresser sous son regard en gardant l'air naturel, lui dire par exemple alors qu'il ne m'a rien demandé, que je prends le car vers Le Puy. A l'horaire qu'il m'indique, le car est déjà parti. Mais je ne me presse pas. Le départ est devant la gare, et nul détour dans l'agglomération, que je sache, n'est prévu.
Ou j'ai mal compris. Le chauffeur, 40 ans, brun, mince, portant beau. Les passagères sont des dix-sept ou dix-huitenaires qui le tutoient avec une familiarité titillante. Il m'est demandé si j'ai une réduction, je dis que je ne sais pas, le chauffeur me répond que ce n'est pas lui qui va me le dire. Elles sont si jeunes que je n'ose exciper de mon âge pour demander une réduction-de-vieux. Tout le long du trajet, les conversations vont se succéder, où l'on ne parle que de cul sans jamais y faire allusion. Le chauffeur s'appelle Tonio. Les filles le houspillent, lui parlent de ses nuits blanches, de sa petite amie, de leurs petits amis, de la pluie et du beau temps, sottises d'adultes aussi bien, échanges d'insipidités acidulées. Telles qu'elles en diront plus tard, devenues dures et âpres au gain, comme le laisse deviner un profil de mâchoire près de moi. Mais je sais de quoi l'on parle avec des jeunes filles : "Ce ne sont que des copineries", mais je sais bien, moi, pour l'avoir pratiqué des années durant pendant ma carrière de prof, que l'on parle de cul, de cul, et exclusivement de cul.
De vitesse de doigt le long de la hampe, de précision dans les effleurements. Mais uniquement par la pluie, le beau temps. C'est la voix, c'est le charme qui font tout. J'ai aimé un nombre incalculable de jeunes filles. Je leur ai imaginé à toutes le sexe et la technique. Celles-ci se rendent aux oraux du bac, section vente, peut-être. Un bac de filles. Un bac de montagne.
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18.02.2009
Sadomaso
Sacher-Masoch, au nom imprononçable, engendra malgré ses protestations le terme de « masochisme » au sein du merveilleux et seul Grand Siècle, le XIXe , celui de toutes les décompositions. Sa Vénus à la fourrure (mais quelle fourrure ?) se propagea autour du globe, correspondant à une longue attente, car l'amour de souffrir préexista longtemps à la rédaction de cette nouvelle. Déjà le christianisme semble la plus délirante invention masochiste possible : que les souffrances du monde entier, des humbles et des esclaves, aient pu s'incarner en ce corps convulsé et jouissif, sur sa croix, d'un supplicié que l'on adore, voilà qui passe l'entendement. Ici cependant point d'autre religion que celle de la femme , et de la souffrance qu'on lui a commandé d'infliger, car elle n'y serait pas venue d'elle-même. Précisons en effet, et attardons-nous quelque peu : la souffrance évoquée dans La Vénus à la fourrure est celle d'un homme.
Une femme peut aimer souffrir, ce sera par sa nature prétendra-t-on, parce qu'elle désirerait d'elle-même le dévouement et le sacrifice, jusqu'à la déviation. Mais un homme ne saurait céder à ces penchants-là – hors la voie religieuse, où ils ne sont considérés qu'avec la plus extrême méfiance – sans déchoir, par une sorte d'abaissement, de bassesse. Il se dévalorise. Il se dévirilise. Le masochisme ne prend, ne se déclenche véritablement, que dans le jeu amoureux de l'homme et de la femme, lorsque les rôles contraignants de chaque sexe se trouvent inversés. Avant l'Histoire d'O de Pauline Réage, la femme que l'on tourmente et que l'on bat ne faisait que se conformer à sa nature d'objet. Il ne semble pas que dans Sade, d'autre part, les jeunes filles telles que Justine souhaitent autre chose que d'échapper à leur sort, et quand elles y sont soumises, elles n'excitent que la pitié (ou l'excitation pour les sadiques), mais en aucun cas la réprobation ou le mépris.
Elles ne sont que victimes, exclusivement victimes. Elles ne jouissent pas, du moins dans les actes empreints de cruauté. Tandis que la femme qui jouit, chez Sade, se charge de virilité, prend la place et le rôle de l'homme, fouettant, déchirant, ou du moins se faisant son complice par des manèges de rabattage ou de perversion. Mais je le répète, jusqu'à ce que l'auteur d'Histoire d'O ait imaginé que la femme ait pu jouir des mauvais traitement mêmes (et non simplement de ses préparatifs, de ses hors-d'œvres), nul ne voyait dans la femme soumise autre chose que l'accomplissement de la prétendue nature même de la femme, inscrite de toute éternité dans sa chair, chair de soumission. Encore y a-t-il dans Histoire d'O bien moins de souffrance proprement dite que de mise en scène, de représentation ; de présentation de la souffrance, au sens où il faut que ce soit « bien présenté ».
Cela va même moins loin que Sacher-Masoch, qui nous présente la chose sans la moindre atténuation. Les sadiques raffinés, les masochistes de salon, ne mettraient pas à ce point la main à la pâte. Cependant, Sacher-Masoch évolue dans le cadre d'un grand raffinement aristocratique ou de grands bourgeois éminemment désœuvrés. Il est d'ailleurs très révélateur et la suite patate ben je l'ai oubliée.
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16.02.2009
Née Rostopchine
Ils parlent, nos petits bourgeois. Ils sentencient de façon ahurissante, toujours prêts à réciter leur catéchisme de bonnes manières et de comportements adaptés. Les petites filles sont belles, mignonnes, se font protéger, tâchant d'imiter leurs mamans qui sauront se conformer à leur modèle maternel : babillages autour du thé, admiration et fidélité envers leurs maris, et charité aux pauvres. Ce qui fait que les paroles de ces petits enfants des deux sexes ressemblent exactement à des sermons de curé ou de Pères la Morale. Ce qui corse le tout, c'est que Paul a survécu à un naufrage, et s'est montré on ne peut plus courageux dans les vicissitudes qu'il a traversées, abordant l'île des sauvages et impressionnant ces braves gens. Une gravure le montre (car ces ouvrages sont illustrés) à côté d'un chef indien à demi-nu, et lui en petit costume marin, sur une pierre pour être un peu moins petit.
Il a un port de tête insupportable, lèvres tirées vers le bas en un rictus viril, et l'indigène aussi, mais le Noir ou l'Indien, lui, a de l'allure, une vraie, alors que le garçonnet attire irrésistiblement le coup de pied au cul. Lorsque les Blancs enfin s'en iront, les sauvages, mais oui, les regretteront, et demanderont qu'ils reviennent, afin d'apprendre toutes ces belles choses des Blancs qu'ils n'ont fait qu'entrapercevoir. Voilà une justification que nos colonialistes n'ont pas manqué de faire valoir. Merci, Comtesse de Ségur. Nous n'allions tout de même pas laisser les sauvages dans leur civilisation inférieure, avec leurs puérilités, leur musique à ours et leurs vêtements ridicules, quand ils ne sont pas indécents ! Tous les clichés y sont, y compris le fameux « il s'adressa à celui qui semblait êre le chef ». Ah, « celui qui semblait être le chef » ! On trouvait cela dans tous les récits d'exploration plus ou moins ethnologiques dont je me suis gavé : Stanley, Garnier, Jack London, Thor Heyerdahl...
Alors c'est dire combien les épreuves ont endurci le petit Paul, futur officier pour le moins, de préférence dans la marine ! Car il y a des professions nobles, officier de marine, propriétaire d'usine, marquise, et des professions ignobles, cuisinier, ouvrier, sauf les paysans, tout de même, pourvu qu'ils restent bien conformes au schéma que l'on a d'eux : naïfs, durs à la tâche, radins, croyants, et sachant bien rester à leur place en respectant tous ces Messieurs et Dames. Mais les pauvres, ma chère, quelle engeance ! Ils boivent, ils sont fainéants, ils ne pensent qu'à voler, ils se mettent à dix pour déshabiller l'idiot du village et le frictionner d'orties – mais heureusement, le brave Paul Ma Claque et le gentil Léon Mon Fion, converti au courage physique, les mettent en déroute ! Et l'idiot, qui a une bonne mémoire, dénonce les tortionnaires, un par un.
Il a raison d'ailleurs, parce que l'idiot, c'était moi. Et que l'on ne s'avise pas de trangresser l'ordre de l'appartenance sociale, parce que sinon, ce sont les gendarmes (on emmène la petite voleuse, en précisant que si ses parents meurent de faim, c'est bien parce qu'ils n'ont pas voulu trouver de travail honnête, et qu'ils se sont laisés aller à l'envie et au désœuvrement); pour couronner le tout, une certaine famille « de Tourne-Boule » se voit ridiculisée, parce qu'elle n'a à sa tête qu'un ancien marmiton qui a voulu monter en grade, et fait des manières. Une espèce de Monsieur Jourdain. Avec une femme qui veut jouer les distinguées, plus une fille qui étale ses richesses et traite les autres enfants en manants à son service. Dieu merci, les parents sont ruinés : ils recèdent tous leurs biens , à bas prix – mon Dieu qu'ils sont sots ! comme ils se laissent rouler !- à ces Messieurs de la marine enrichie, et retournent avec joie à leur ancienne condition de marmitons d'où ils n'auraient jamais dû sortir.
Et tout le monde s'embrasse en pleurant, parce qu'il va falloir se séparer à la fin de ces si délicieuses vacances
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14.02.2009
Autrefois, j'étais plus virulent.
A bas l'édition. Ca commence bien. Vous allez dire (mais qu'est-ce que j'en sais) - "Nous avons déjà lu cent fois ce genre de hargneries ("vieux ; "hargneries d'auteur") sur "l'édition qui ne m'édite pas parce que je ne fais pas partie des copains" etc... etc... Oui, bien sûr, j'ai commencé comme ça. Je revois encore Clavel tournant et retournant mon bouquin "avec sa serre", s'adressant à mon éditeur d'un air écoeuré : "C'est votre ami que vous éditez ?" Réponse "oui". Réponse occulte : "Et vous, Monsieur Clavel, comment avez-vous fait pour vous faire éditer la première fois que vous montiez à Paris de votre Jura natal ?" mais ça ne se dit pas. Il est clair, archi-clair, sauf pour une légion de puceaux et -celles, qu'on ne peut se faire éditer que par un de ses amis. J'ai assez payé pour le comprendre. Je lis dans Télérama (on se signe) qu'un pauvre petit pohouête se plaint de ce que son manuscrit se fait refuser depuis un an - un an ?
Mais pauvre cloche moi ça fait vingt ans que j'essaie. Toute mon enfance, toute mon Hâdolescence, tout mon âge adulte passé à entendre autour de moi que je suis original, qu'on ne peut pas m'oublier - je n'invente rien - puisqu'il paraît, n'est-ce pas Monsieur Sartre - on se signe - que ce sont les Aûûûûtres qui vous définissent, eh bien j'ai eu la faiblesse de les croire, quand ils me disaient que j'étais un être sortant de l'ordinaire - et les éditeurs seraient les seuls à me trouver banal, plat, indigne d'attirer l'attention de leurs lecteurs ? Pourquoi donc croyez-vous que je publie à mes frais cette feuille de chou que vous parcourez en ce moment ? seulement si vous avez le temps, hein, car comme disait l'évêque de Macon, "Pourquoi envoyez-vous votre journal à des inconnus", "qui ne vous ont rien demandé", ajouteraient les soeurs Eurysthée. Attends, coco, c'est quoi, cet argument ?
Quand je me balade dans la rue, est-ce que j'ai demandé à cet imbécile de pharmacien de me hanter avec sa croix verte qui clignote, qui se tortille, qui me flashe les yeux pour pas un rond ? Si j'ai envie ou besoin d'entrer dans sa pharmacie, j'y entre, si je n'en ai pas envie, je n'y entre pas. Mes merdes écrites, c'est la même chose : tu lis, ou tu lis pas. Moi j'ai juste fait le signal. Je ne vois pas pourquoi dans un monde où tout le monde s'impose à tout le monde, je n'aurais pas le droit de m'imposer aux autres. Pardon - de ma proposer, nuance. Un collègue me disait l'autre année "Personne n'est obligé d'écouter tes conneries", j'ai failli répondre, putain j'aurais dû répondre, mais je n'aime pas envenimer, "Personne n'est obligé non plus de supporter non plus ta tête de con". ...Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Mais mon vieux c'est ça, la vie en société ! en promiscuité !
Chacun est bien obligé de supporter l'odeur de pet de son voisin, je ne vois pas pourquoi MOI, sous prétexte qu'il y en a qui me jugent plus con que les autres, pourquoi MOI je devrais me faire discret. Ma revue vous emmerde ? Et les papiers publicitaires alors ? Je vous empêche, moi, de me jeter à la poubelle ? je vous fais payer quelque chose ? Je vous harcèle pour avoir de l'argent ? Non. Quand je dis "à bas l'édition", c'est radical. Le système de l'édition doit être purement et simplement supprimé. Il faut en revenir au bon vieux système des libraires, qui acceptaient ou qui n'acceptaient pas l'ouvrage sur leurs rayons. D'ailleurs il n'y aurait plus de libraire non plus. Parce que ces gens-là ne verraient bientôt plus que le truc qui se vend. Ni libraire ni rien. On se repasserait les livres de mec à mec, "Je t'ai écrit ça qu'est-ce que tu en penses", et la littérature réintégrerait enfin le domaine privé.
Ca ressemblerait à la Toile (en français, le Web).
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12.02.2009
Hargneries diverses
En vérité, s'il y a une partie des programmes de français que je voue aux gémonies, c'est bien leur fameux “persuader et convaincre”. Il n'y a si crétine affirmation qui ne puisse se démontrer avec des arguments parfaitement valables, on peut même vous démontrer en agitant les manches que les Juifs ont tué Dieu ou qu'une ligne courbe est droite (il suffit de la considérer point par point, ou vue de haut, ou considérée par rapport à la curvité : elle est courbe par raport à la curvité, donc elle est droite. Tout se démontre. On voit des cours se déjuger, on voit bientôt Papon plaider devant la Cour des droits de l'homme, et il se trouve même des professionnels pour s'apitoyer sur le traitement dégradant infligé à Saddam Hussein. Et les gosses kurdes liquidés par les gaz, ils n'en ont pas eu, de traitement dégradant ? Moyennant quoi, en allant bien fouiller dans n'importe quoi, on va vous trouver une thèse à défendre.
Exemple : mon nez ressemble à une bite, je ne porte pas de cache-sexe au nez, donc attentat à la pudeur. J'ai regardé une femme de travers, allez hop, harcèlement. Je l'ai bousculée dans le métro, allez re-hop, attentat à la pudeur, tentative de viol. En Angleterre c'est carrément quand vous avez un comportement, une allure suce-pète que vous êtes susceptible de vous faire embarquer. Je vais t'en foutre moi du droit. Justice partout, justice nulle part. Je connais une boulangerie qui marche du feu de dieu, elle s'appelle “Le four”. Mais comme elle est “Rue de la Juiverie”, allez hop ! Je te fait attaquer ça en vitesse pour antisémitisme et incitation à la haine raciale, et voilà vingt personnes à la rue, dont cinq juifs qui ne pensaient pas à mal. Le dédain, le mépris, la déconsidération, l'écoeurement que j'éprouve face à de certains mesquins ras du cul m'écoeurent moi-même. C'est malsain, le mépris ; ça vous laisse la langue toute fielleuse, le rectum tout mélancolique. On a l'impression de se salir soi-même en éprouvant le mépris.
Un peu la même chose que lorsqu'on en vient à considérer quels sont les enfoirés qui réussissent, avec leurs nègres et leurs euros, alors qu'on est en train de trimer dans le mépris des autres. Tiens je termine sur Chateaubriant : le mépris est une denrée rare, qu'il ne faut utiliser qu'avec parcimonie, vu le grand nombre de nécessiteux. Souhaitons de tout coeur mes chers amis, que notre journal survive et torde le cou à l'hydre, rebellons-nous comme un vulgaire mortel contre la mort, afin de ne pas finir, non, jamais, ce serait trop répugnant, trop épouvantant, trop hideux, trop dégoulinant, trop mollardier, trop sanieux, trop charognard, trop dégoulinant de tripes, trop vomitif, de ne pas s'ensevelir tout palpitant de spasmes vomitifs dans un trop SOT TOMBEAU. J'oubliais ceux qui l'avaient bien dit, qui l'avaient bien prévu, qu'il ne fallait pas employer “ce gars-là”, mais qui, bizarre ! bizarre ! quelques années auparavant, disaient pis que pendre de Roger, Marc et les autres, en les traitant de cons, comme quoi ils excitaient les féroces auteurs contre les gentils éditeurs, alors que ces derniers n'est-ce pas prenaient des risques financiers, et que si ma foi telle revue disparaissait du paysage revuique, eh bien ce ne serait pas si mal, et que je ferais aussi bien de ne pas me compromettre avec ces minables, alors que je valais bien mieux que ça – “je leur avais bien dit” ? Ah putain Tartuffe, Tartuffe, crevons tous...
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10.02.2009
Piqûre de rappel (Montaigne)
Il croyait en Dieu parce que c'était la coutume, et qu'il valait mieux suivre la coutume, moins sujette à l'erreur que l'attrait des nouveautés dont le seul atout est d'être nouvelles : facile encore une fois de le démonter en le traitant de mollasson, « quel mol oreiller qu'une tête bien faite » - mais voyons où nous en sommes parfois, en notre siècle, avec cet attrait vertigineux pour tout ce qui est nouveau, lui-même instantanément remplacé par du plus nouveau encore. Et qui préfèrerait dormir sur un oreiller mal retapé ? Ne voyez-vous pas que le confort matériel est nécessaire au développement de la pensée ? Il ne s'agit pas ici de s'endouilletter dans un confort mental, mais d'écarter tous les faux problèmes de conformisme ou d'anticonformisme, d'opinion du voisin, de complaisance avec soi-même. L'oreiller en question est celui du calme, du manque de passions, destructrices par essence.
Et lorsqu'on a l'estomac plein, et la conscience bien au calme, on peut commencer à raisonner tranquillement, déjà classiquement. Et l'on s'aperçoit, découvre Montaigne, que tout peut se défendre. Philosophiquement, intellectuellement, religieusement : toutes les opinions peuvent trouver des arguments à l'infini, « toi aussi tu as tes bonnes raisons », anche tu hai le tue buone ragioni, comme disait Corto Maltese avant de descendre un espion. C'est pourquoi il est hors de propos d'aller se chicorer, se pinailler, se houspiller, se casser la gueule ou se tuer au nom d'opinions divergentes : « Mourir pour des idées, d'accord, mais de mort lente », comme disait Brassens, disciple sans doute de Montaigne. Et cette opinion, de n'en avoir aucune, n'est pas un confort, mais au contraire une suspension de l'esprit et de la décision, nécessitant un grand sang-froid, une égalité de tête, un équilibre, nécessitant des efforts constants, puis plus d'efforts du tout, soit, mais une telle sérénité, une telle sagesse, aura été conquise de haute lutte, tant il est plus facile de se laisser aller au fanatisme, avec ses exagérations et ses violences.
Le pessisme, les injures, les lamentations, c'est facile. Essayez donc de rester calme : et félicitez-vous si vous y parvenez parfois. Le plus difficile, c'est l'optimisme, la confiance. Et certes, à l'époque de Montaigne, comme à la nôtre, c'est un exercice de haute voltige. Exit l'accusation de pantouflardisme contre Montaigne.
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