23.02.2009

La mort de l'organiste

Le chapitre se présente comme suit, dans sa flamboyante maladresse :

"Octobre 1785. La Marienkirche de Lübeck "pleut de toutes ses briques" [sic]. La bruine suinte du porche, sur un homme gris, voûté, à perruque plate. Sa main cherche la serrure d'une porte rouge, dans un coin du narthex. Le loquet cède. Dans ce réduit imprégné de ranci s'amorce l'escalier des tribunes, qu'Elias entreprend de gravir. Les degrés conservent dans le creux des pas une poussière crissante.
"Elias souffle souvent, reprenant sa respiration d'asthmatique sur la rampe de fer. Parvenu à la marche palière, il pousse un battant : l'orgue gît là, luisant, touché par la lumière d'un quinquet. Penché au-dessus de la nef, Elias, accoudé sur les balustres, sent monter vers lui le cri muet, la froide haleine encensée de ce gouffre d'où sourd, lointain, le reflet rouge du tabernacle" 

(quand il s'appuie "aux balustres", soudain "la nef s'éclaire", le jour court "sous les nervures des voûtes" ; au-dessus d'un "buisson de cierges" se met à "palpiter" la statue d'un apôtre, etc.)

"Elias remonta les trois marches qui le séparaient des claviers. Une suffocation le couvrit de sueur, le contraignant à une longue station." 
Plus loin : 
"Le garçon l'attend au soufflet. Elias prend place que le long tabouret de velours rouge. Le souffle de l'instrument s'élève, comme une douleur comprimée. Alors, "d'un geste de prêtre" [sic] la main droite d'Elias se pose sur le "bas clavier" [sic]. Quelques notes étouffées de la main gauche ém[ettent] un douloureux discord "submergeant par les basses" ; de cette masse se détach[e} une "guirlande fuguée" sur trois notes sans cesse reprises et combinées."

La substitution entre crochets du présent de narration à ce pompeux passé simple ; les guillemets encadrant les expressions mal venues, les "sic" par lesquels nous avons voulu ménager la susceptibilité du bon goût ainsi que la disposition des interlignes en "espace 1" auront suffi nous n'en doutons pas à signaler à nos lecteurs les réserves que n'auront pas manqué de susciter en nous des lignes aussi juvéniles. Cependant, une constance excessive de ces marques extérieures pouvant exciter en réaction une indulgence apitoyée à quoi bien évidemment nous ne saurions souscrire, nous estimons désormais superflu voire suspect d'en prolonger l'usage. 
ELIAS FELS est une fiction de jeunesse, et c'est à ce titre qu'elle mérite d'en éloigner plus d'un assurément, mais d'en attirer quelques autres, dont nous ne voudrions pas gâter le plaisir. Goûtons par conséquent comme il nous plaira cette évocation du Maître courbé sur son ultime improvisation. Fin des béquilles : 
"L'air se mit à vibrer. Les mains passaient et repassaient avec une obstination de tisserand. Et parfois ELIAS FELS se courbait sous le poids. Dans un répit quelques notes surnagèrent, déchirantes ; faisant grincer les tirasses, il poussa un cri sourd. Un tonnerre s'éleva, éternel comme la matière, immobile et mouvant. A cet instant tout une âme se heurta au ciel comme une abeille aux vitres et se figea – puis l'édifice croula, le corps s'affaissa, une cacophonie se déchaîna. Je me précipitai, le quinquet à la main: effondré sur ses claviers, l'œil perdu, ELIAS FELS, le plus grand génie musical de l'Allemagne si les hommes un jour lui rendent justice, venait de rendre son âme à Dieu. 
"Et moi, Franz Josaphat, j'ai encore dans la tête, vingt années plus tard, ce Kyrie désespéré, cet accord atroce et imposant, comme un château de cartes bousculé par la Mort."

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