16.02.2009
Née Rostopchine
Ils parlent, nos petits bourgeois. Ils sentencient de façon ahurissante, toujours prêts à réciter leur catéchisme de bonnes manières et de comportements adaptés. Les petites filles sont belles, mignonnes, se font protéger, tâchant d'imiter leurs mamans qui sauront se conformer à leur modèle maternel : babillages autour du thé, admiration et fidélité envers leurs maris, et charité aux pauvres. Ce qui fait que les paroles de ces petits enfants des deux sexes ressemblent exactement à des sermons de curé ou de Pères la Morale. Ce qui corse le tout, c'est que Paul a survécu à un naufrage, et s'est montré on ne peut plus courageux dans les vicissitudes qu'il a traversées, abordant l'île des sauvages et impressionnant ces braves gens. Une gravure le montre (car ces ouvrages sont illustrés) à côté d'un chef indien à demi-nu, et lui en petit costume marin, sur une pierre pour être un peu moins petit.
Il a un port de tête insupportable, lèvres tirées vers le bas en un rictus viril, et l'indigène aussi, mais le Noir ou l'Indien, lui, a de l'allure, une vraie, alors que le garçonnet attire irrésistiblement le coup de pied au cul. Lorsque les Blancs enfin s'en iront, les sauvages, mais oui, les regretteront, et demanderont qu'ils reviennent, afin d'apprendre toutes ces belles choses des Blancs qu'ils n'ont fait qu'entrapercevoir. Voilà une justification que nos colonialistes n'ont pas manqué de faire valoir. Merci, Comtesse de Ségur. Nous n'allions tout de même pas laisser les sauvages dans leur civilisation inférieure, avec leurs puérilités, leur musique à ours et leurs vêtements ridicules, quand ils ne sont pas indécents ! Tous les clichés y sont, y compris le fameux « il s'adressa à celui qui semblait êre le chef ». Ah, « celui qui semblait être le chef » ! On trouvait cela dans tous les récits d'exploration plus ou moins ethnologiques dont je me suis gavé : Stanley, Garnier, Jack London, Thor Heyerdahl...
Alors c'est dire combien les épreuves ont endurci le petit Paul, futur officier pour le moins, de préférence dans la marine ! Car il y a des professions nobles, officier de marine, propriétaire d'usine, marquise, et des professions ignobles, cuisinier, ouvrier, sauf les paysans, tout de même, pourvu qu'ils restent bien conformes au schéma que l'on a d'eux : naïfs, durs à la tâche, radins, croyants, et sachant bien rester à leur place en respectant tous ces Messieurs et Dames. Mais les pauvres, ma chère, quelle engeance ! Ils boivent, ils sont fainéants, ils ne pensent qu'à voler, ils se mettent à dix pour déshabiller l'idiot du village et le frictionner d'orties – mais heureusement, le brave Paul Ma Claque et le gentil Léon Mon Fion, converti au courage physique, les mettent en déroute ! Et l'idiot, qui a une bonne mémoire, dénonce les tortionnaires, un par un.
Il a raison d'ailleurs, parce que l'idiot, c'était moi. Et que l'on ne s'avise pas de trangresser l'ordre de l'appartenance sociale, parce que sinon, ce sont les gendarmes (on emmène la petite voleuse, en précisant que si ses parents meurent de faim, c'est bien parce qu'ils n'ont pas voulu trouver de travail honnête, et qu'ils se sont laisés aller à l'envie et au désœuvrement); pour couronner le tout, une certaine famille « de Tourne-Boule » se voit ridiculisée, parce qu'elle n'a à sa tête qu'un ancien marmiton qui a voulu monter en grade, et fait des manières. Une espèce de Monsieur Jourdain. Avec une femme qui veut jouer les distinguées, plus une fille qui étale ses richesses et traite les autres enfants en manants à son service. Dieu merci, les parents sont ruinés : ils recèdent tous leurs biens , à bas prix – mon Dieu qu'ils sont sots ! comme ils se laissent rouler !- à ces Messieurs de la marine enrichie, et retournent avec joie à leur ancienne condition de marmitons d'où ils n'auraient jamais dû sortir.
Et tout le monde s'embrasse en pleurant, parce qu'il va falloir se séparer à la fin de ces si délicieuses vacances
23:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
J'ai l'impressoin que les gens ne pensent que par catéchismes interposés. Dieu sait (justement...) combien d'années on met à se débarrasser de cette dimension-là ! quelle horreur, que de temsp perdu ! mais nous avons vécu...
Ecrit par : frétillon | 22.02.2009
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