29.01.2009

Aux clowns

LE NUMERO DE CLOWN

Etre clown n'est pas ce qu'on croit. C'est un métier. Cela s'apprend. Sur le tas, mais à l'école aussi. Il y a des écoles de clown. Si tu es doué, tu auras besoin de l'école ; si tu ne l'es pas, dix ans de piste n'y feront rien. Si tu parviens un jour à te faire accepter dans la lignée des paillasses, tu pourras bien éblouir le public, épater le profane, mais jamais un seul de tous ceux qui t'auront adopté, de ceux qui désormais constituent ta famille, ne manifestera la moindre admiration, le moindre étonnement ; étonne-toi au plus d'avoir inspiré quelquefois de l'estime. Souvent tu seras clown de naissance, car c'est bien le diable qu'un clown immédiatement doué ne soit issu d'une dynastie, école ou non ; et c'est cela que tu as oublié, Tcherkossian, ou que tu n'as jamais voulu savoir : la Dynastie. 
Tu as pensé qu'il suffirait d'un exotisme, d'un nom en « -ssian », pour incarner le Chout, le Bouffon, Petrouchka – or le clown vois-tu n'es pas l'artiste de la bande, celui-qui-fait-rire, tandis que d'autres trimeraient à ras de crottin en dessellant les bêtes ou en domptant les tigres – mais c'est lui, le clown, qui peine dans le crottin, douche l'éléphant, monte les gradins, à la courbature de son dos. S'il dit tout haut ce que les autres ne disent pas, il fait tout ce que font les autres. Il conduit aussi les camions, nourrit les fauves à bout de crochet, et c'est lui qui détournera le public, par son jeu, par sa contorsion, de la trapéziste qui a raté le filet. 
Musicien, tu joueras Schubert sur une corde à travers un gant de boxe, du saxo la tête sous l'eau ; et tu recevras les claques avec grandeur. Zavatta dit : Si je reçois un coup de pied au cul et que tout les enfants s'esclaffent, je suis le plus heureux des hommes ; sinon, je ne suis plus qu'un pauvre type, qui vient de recevoir un coup de pied au cul. Voilà pourquoi le clown est le plus humble, le plus orgueilleux, le plus vulnérable – l'homme sur qui tout le monde compte, celui qui dit présent partout où d'autres pourraient défaillir, et bien qu'ils ne défaillent jamais, précisément parce qu'ils n'ont jamais défailli, pour se faire à jamais justifier d'être le verbe, l'esprit, le numéro - le clou parfois que tous attendent, celui pour qui parfois l'on vient avec toute sa famille, celui en faveur duquel on pardonne tout le reste si le reste est raté ; en vérité, un cirque avec un mauvais clown est un cirque mort, un cirque, à la lettre, qui n'existe pas. 
Nous pourrions tout autant il est vrai célébrer le dompteur, triomphe immémorial de l'homme sur la brute, ou l'éphémère trapéziste, ou les antipodistes hissés l'un sur l'autre en des échafaudages qui défient les lois de la résistance cardiaque ; mais la vanité, ou je ne sais quelle conviction, m'incite à voir dans le clown la quintessence de tout ce que l'homme, homo faber, homo clownensis, est capable d'offrir à l'homme en sa plus sacrée, en sa plus impérissable représentation.

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