23.01.2009
Le cancer de la gorge
Ils m'ont enfermé sous la terre. Avec le monde autour de moi. Kragen me hait profondément. Je ne puis supporter cet homme que séparé de lui par une planche horizontale – das Schachbrett – l'échiquier. Häszlich signifie à la fois, en allemand, « laid » et « haïssable » ; ce sont les enfants qui assimilent le moche et le méchant – je suis un enfant allemand, depuis plus de cinquante ans. Quelques mots sur Kragen : il est grand, même assis, dans notre cellule. Son âge est le mien, il meurt lentement, mais survit, un trou au creux de la gorge : le souffle va et vient, la cicatrice autour de la canule palpite rouge et gris, sous l'ampoule disciplinaire et nue. C'est par-là qu'il renvoie la fumée qu'il aspire, par ses lèvres rongées au-dessus du col – der Kragen.
Nous partageons la même pièce, en sous-sol ; jadis notre patrie fut asservie par une race supérieure. Ce peuple est bien bâti, nous lui vouons une haine séculaire. C'est lui qui nous contraint à la vie souterraine. Et je n'ai rien commis, que de naître. « Mon temps, dit Kragen, est compté. » L'orifice respiratoire pue le goudron, l'iode. Le sang. Kragen tire encore sur ses maïs aux embouts cartonnés, entre le pouce et l'index, et projette la main devant soi, d'un geste exaspéré de vieille Roumaine ; la fumée lui sort par la bouche et le cou. De mon côté le mur souterrain reste nu – mon lit tout maigre, ce bout de miroir au-dessus, et la carte du Wisconsin. De son côté de notre cellule, une profusion de petits meubles de bois noir, contourné, d'usage indécis, où sa carcasse cancéreuse peine à prendre place.
Je dois choisir mon successeur » je réponds « Tu as fait ton temps. » Il règne ici un manque total d'aération. Si j'étais autorisé à sortir, là-haut, en surface, je rapporterais de l'air frais, entre les plis de mes vêtements, mes paumes rappprochées, qu'il viendrait lapper comme la Bête dans le film.
Permission
Prochainement, je verrai le jour.
Ça tombe bien. Je tourne et retourne entre mes mains le bristol d'invitation.
INVITATION AU JOUR
Qui peut dire ce qu'il en est d'un homme, et des pensées que vous levez en lui ?
J'ai plu au chef. Daniel Tag. Qui me convie très vite à sa table, « en vue d'adoption distinctive ». M' « adoptera » ? ...deviendrais-je Présentateur ? Dissimulons. Kragen me voit. Je hume à grands traits l'odeur du bristol : un parfum d'estuaire à marée haute – et sur l'imprimé, un secrétaire ou un enfant, a gravé le carton d'un profond sillon de stylo bille. Kragen tousse. Le progrès de sa maladie l'empêche de parler. Il m'accorde désormais de changer moi-même sa gaze. Je me retire ensuite de mon côté, sous le petit bout de miroir. Il n'existe pas le moindre Bordel dans ce royaume souterrain – où je me rendrais fréquemment, si j'avais reçu de l'argent : ce sont les seules relations que j'imagine avec les femmes – mes passions, cela va de soi, vont aux hommes, seulement, mais jamais je ne m'y plierai. Croyant, mais non pratiquant.
(J'ai peut-être déjà publié ça ? ou non ?)
16:44 Publié dans Petites démangeaisons littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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