13.01.2009
Françoise Giroud, BHL, moi-même... "Des hommes et des femmes"
Condorcet m'emmerde supérieurement, en tant qu'être supérieur. Il y a toujours eu dans mes classes, passé la sixième, où je sortais frais et moulu (c'est exprès, c'est exprès...) du giron de papa, un ou une élève inaccessible, quoi que je fusse brillant second : Demale en cinquième, Serfaty en 1e, et Meyrignac au régiment, en alphabet morse. Celui-là, Condorcet (ne pas confondre avec le Con d'Orsay), mathématicien de surcroît, c'est-à-dire sachant faire fonctionner la totalité de son cerveau, parfaitement au fait de la navigation sociale et connaissant tout ce qui se faisait de savant et de méritant hélas à juste titre, m'eût abordé avec affabilité, car il tenait compte de la froissabilité des inférieurs.
Il y a eu des gens comme cela, que je n'ai pas aimés, uniquement parce que je ressentais auprès d'eux toutes les piqûres de mes imperfections, et je ne me suis jamais plu et complu que dans la compagnie des dingues ou du moins des fêlés. Condorcet est trop calme, trop logique. Et pourtant le passage où je le capte nous montre un Condorcet amoureux, d'une fille Grouchy habitant au château de Villette près de Meulan. Condorcet n'a-t-il pas hanté de ses pas les alentours de ces cours (sans t, car cela vient de « la cour » en français) de tennis ? au pied des HLM rouges ? Bref : son ancienne maîtresse bientôt délaissée (il enfonçait donc sa bite, ce macaque, cette équation sous perruque ?) lui envoie une lettre dépitée (du Lot-et-Garonne) : elle dit, la Suard, p. 238 (bientôt dix ans que je traîne des pieds et des paupières au travers de ce maquis de notes en bas de page) (quand les gens paraît-il intelligents se décideront-ils enfin à écrire des ouvrages à la portée du lecteur moyen, qui ne désire pas consulter les éditions érudites, inextricables références ? ) elle dit, donc, cette digne dondon : « Pourquoi ne me diriez-vous pas tout ce qui se passe dans votre âme » - c'est la grande époque des amitiés entre hommes et femmes (ils prenaient donc le temps de vivre et d'être subtils, ces gibbons à jabots ?), à la Nouvelle Héloïse... « ...Puisqu'il ne peut rien s'y passer que je n'approuve ? »
C'était le temps où ni féminisme ni obsession sexuelle n'avaient encore terni le commerce des beaux esprits, du moins chez ces riches raffinés que j'ai feint de si fort mépriser... Ah, combien j'ai de nostalgie envers mes noblesses passées ! (imaginaires, j'en ai peur...) Une femme qui comprend, qui admet sa successoresse, qui aime et le dit sans passer par la case cynisme ni haine ! La guerre des sexes n'avait pas eu lieu ! (chez les riches, chez les riches, mets-toi bien ça dans le crâne). « Ne dois-je pas me croire queleque droit à votre confiance » - cette langue, issue de Marivaux ! « ...quand la mienne pour vous a été sans réserve? » Voilà bien en effet ce qui est chiant dans les relations hommes-femmes : de devoir tout passer par le filtre, par la moulinette des articles de journaux et opinions communes qui font désormais de chaque homme un bourreau, de chaque femme une victime potentiels ? Comme tous ces personnages sont lourds à porter. Tous ces masques. Toutes ces justifications préliminaires qui empêchent d'accéder au contact direct et amoureux, du moins amical, d'une âme à l'autre ? Quelle femme pourrait écrire cela à quel homme, et réciproquement ? Quelles méfiances désormais ! Que de clichés ! (Ici une coupure vraisemblable) « ...Mais » poursuit Mme Suard, « ce à quoi je ne puis me résigner, c'est à cet abandon que vous faites..; » - de nos jours, de quelles colères au nom de la dignité offensée, quels manques, bien au contraire, et au pluriel, de dignité, quelle dégradation de vocabulaire, descendant jusqu'à la harengère, ne profiterions-nous pas!
Quelques films, peut-être, quelques rares livres qu'on ne lit plus. « ...En ce moment qui toujours vous a été chère ! » - il y avait même des sentiments intermédiaires entre l'amitié et l'amour. Et « mon ami » valait quasiment « mon amour ». J'eusse été Arlequin sans plus. Mais même chez lui l'on trouve du subtil. « Voilà plusieurs jours que vous m'avez profondément affligée ». On ne croyait pas déchoir de s'avouer délaissé. On envoyait des lettres, on y répondait. « ...en passant devant ma porte sans y entrer ». On ne craignait pas de tendre le flanc, d'être pris pour dupe, d'avouer une faiblesse. Peut-être que cela existe encore. Je ne le vois plus. Du moins dans les seuls lieux où il vaille la peine de voir quelque chose, et qui sont bien plus la vraie vie que la vie : littérature, cinéma.
17:57 Publié dans Ah les filles, ah les filles... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Moi j'aime bien le "con d'Orsay"... On a l'embarras du choix... Ca me rappelle Chirac, recevant en Bolivie la décoration du Grand Condor...
Ecrit par : couroupe | 19.01.2009
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