10.01.2009

Plaisanteries fines

Elèves, collègues, me servent également de banc d'essai. Rien n'a varié : mon stock est stagnant depuis la puberté. Je puisais dans ces affligeants recueils humoristiques en vente libre. Je me demande comment les auteurs de ces laborieuses pitreries hebdomadaires parviennent à se renouveler. C'est parfaitement indigent. A ceux qui s'imaginent me flatter en parlant de mon esprit je dis "je n'ai que de la mémoire". A présent ma carrière est finie ; cela me fait le même effet je pense, toutes proportions gardées, que pour Alexandra David-Néel ses prestations passées sur toutes les scènes d'Indochine ou de Siam ; mais je ne suis pas allé plus loin que le bout de mes godasses, que les quatre pieds de mon bureau...
Reste qu'à moins de 50 ans l'Alexandra s'est lancée sur les routes, tandis que j'ai dû poireauter jusqu'à 60 ans pour commencer ma nouvelle vie – ma vraie vie, car je renie tout. Les seules et uniques choses que je regrette sont de certaines grosses vannes que j'aurais pu larguer devant une classe en proie aux convulsions de rigolade, énormes bourdes sans public désormais. Quant aux textes que j'ai fait découvrir, tant d'autres s'en sont chargés sans moi, et mieux que moi. J'imagine mes numéros de clown spectral, et je rigole tout seul, comme un petit vieux sur ressorts, un petit rire sec, à demi-muet – seulement, je ne referais pour rien au monde le cours qui va avec la blague.
Quelle étrange chose que d'estimer à prix d'or ce qui fut l'excrément de mes cours, bien plus que leur contenu lui-même. J'attends toujours qu'un psychiatre m'explique ce qui a pu se passer en moi. Par exemple, et hors cours (nous étions encore étudiants) à mon pote Cremoux je n'ai jamais dit « Tu es méchant, Cremoux. » Ça je le regrette. Vraiment. Cremoux est mort en 82, d'un cancer des couilles. Foudroyant, à 36 ans ! Revenons aux visages – à toutes ces tronches hilares qui se sont levés vers moi, de tous ces corps assis sur leurs bancs. Pour un prof, pour un homme dans la rue, à qui tous les corps sont interdits – ce sont les visages qui restent encore les plus éloquentes des parties sexuelles : quel est le visage en effet de toutes ces jeunes filles, abandonnées à elles-mêmes, en stade terminal ? en clair : la tête qu'elles font quand elles jouissent ?
Visages... Taches blanches levées vers moi (ben oui, blanches...) Que signifie cette fixation sur le comique ? J'ai vécu dans une perpétuelle confrontation entre moi-même et les images de moi-même. En particulier les fils de collègues, ces autres moi. Je me souviens d'avoir dit : « Je ne suis pas si con que VOUS en avez l'air". Je l'avais lu quelque part. San Antonio a dû me fournir bon nombre de ces répliques-massues. Il y avait là un petit garçon, l'air ouvert comme sur une pub, respirant la plus complète fraîcheur. Il reprenait ma plaisanterie : “Pas si con que VOUS en avez l'air” - “vous “ au lieu de “je”.
Il avait compris. Voulait me le faire sentir. Le replacerait lui-même plus tard. Fils de prof de français au collège voisin. Très vif, frétillant, ravi. Son père vient me voir : “Comment puis-je améliorer l'orthographe de mon fils ? - Si vous n'y arrivez pas vous-même comment voulez-vous que j'y arrive moi ? » Ce fils de prof, cet enfant m'a applaudi les larmes aux yeux quand j'ai eu fini de lire à haute voix La Mort du dauphin d'Alphonse Daudet. Pour Le Sous-Préfet aux champs, mais là, il riait aux larmes. Je ne me souviens plus de son nom. Ce que c'est que de nous. Du même genre, blond, ouvert (j'ai bien pensé à classer mes disciples en fonction de leurs types physiques : mais c'eût été inextricable, et pour tout dire trop attendu) le fils Eschatos (ce surnom désigne un Troyen, autrement dit, pour un Classique, un traître) vivait seul avec sa mère infirmière, cité P.
Il était passé, dans un autre établissement, devant un Conseil de discipline pour avoir rédigé en excellent français un texte pornographique de la plus haulte graisse. « Mais tu t'es fait aider ? - Non non, répliquait-il fièrement. Adorable. Très beau. Cinquante-trois ans aujourd'hui au bas mot.

Commentaires

"Il faut que tout change pour que rien ne change" Le Guépard

Ecrit par : lampedusa | 13.01.2009

Ecrire un commentaire