10.12.2008
Gauguin
Celui qui croit au progrès en matière d'art dit des infamies, déclarait Baudelaire. Il n'y a pas de « temps » en art, il n'y a pas de « ligne droite ». Gauguin s'est par exemple inspiré des estampes japonaises, qui lui étaient largement antérieures. Cela signifie que par-delà les décennies voire les siècles se sont établis des courants, des correspondances, et l'on ne saurait parler de copiage ni de régression. Bernard Denis a fait un procès artistique à Gauguin, l'accusant d'avoir copié ses propres productions (il existe un autoportrait de Gauguin devant un Christ jaune droit venu de Bernard Denis). Mais d'une part Gauguin était plus âgé, profitant déjà malgré tout d'une certaine réputation. Simplement, il n'avait pas l'esprit de théorisation, de systématisation, que possédait son cadet. Il sentait les choses comme cela, voilà tout. Bernard Denis, plus jeune, plus théoricien, mit en préceptes les principes de l'art de Paul Gauguin, et prétendit ensuite lui avoir fourni le cadre de ses développements ultérieurs.
Huyghe nous dit bien qu'une telle querelle est vaine, même si elle affecta plus qu'il n'eût voulu l'aîné des deux artistes. Gauguin faisait siennes les proférations de Verlaine au café Procope : Ils m'embêtent, à la fin, les cymbalistes ! - pour « les symbolistes » évidemment. Mais il pouvait se passer de théorisation : les à-plats, les couleurs vives, il les trouvait déjà entre autres dans l'art japonais, coïncidant avec son désir de retrouver les fondements primitifs de son âme. Primitifs : voilà le grand mot lâché. L'impressionisme voulait retrouver la lumière, la vérité, la nature, l'extérieur. Déjà, le retour aux sources. Tout mouvement d'avant-garde est un désir de retour aux sources. Nous avons dit « aux sources », et non à la page blanche constellée de trois taches, ou au canard en plastique de six mètres qui défigure l'entrée de je ne veux pas savoir quel centre prétendument artistique à Venise, qui ne méritait pas ça.
Je ne parle pas du degré zéro de l'art, mais du souffle primitif, sensoriel, sensuel, corporel, qui survit en nous, enfoui sous des tonnes de corsetage social, ou sous les fanfreluches décoratives qu'avaient fini par devenir une certaine production pléthorique sous-sous-impressionniste. Les impressionnistes avaient sans doute accédé au rang de « révolutionnaires à la mode ». C'est ce dont je m'étais vite rendu compte sous Pompidou et Giscard : les contestataires, d'accord, c'était très chic, mais les grossiers personnages, les demi-fous dans mon genre, pouah, d'où il sort celui-là et qu'est-ce qu'il se croit.
Gauguin n'a été que fuite ou recherche. A Pont-Aven, où ses productions n'ont strictement rien à voir avc l'art proprement breton, je veux dire des calvaires, dont il s'inspire pour les transformer en véritables surfaces précolombiennes. A la Martinique, où il s'est du moins confronté à une autre lumièe, à des contrastes déjà stimulants.
A Tahiti, où il a dû s'empresser de fuir une administration coloniale coluchienne avant l'heure, concentrée à Papéété. Il a préféré fréquenter les indigènes, il fut mal vu. Toujours à la recherche du corps, du dépouillement du vieil homme soi-disant civilisé. Deux mois de navigation à la voile pour tomber sur un ramassis de petits-blancs à l'esprit boutiquier, non ! de l'air, un cheval, une femme ! De treize ans, ce qui fait dix-huit en Europe, précise-t-il. Ah, que je les entends couiner d'ici, nos chiennes de vertu !
22:27 Publié dans Bozarts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
En effet, on n'arrête pas le progrès, tout spécialement celui de la connerie.
Ecrit par : cherbourg | 19.12.2008
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