29.11.2008
Nostalgie de bazar
Pendant les pires crises, les conflits les plus barbares, les thèses se répondent, s'affrontent en allemand comme en latin ; le monde est à feu et à sang, les juifs brûlent, et de vieux égoïstes ignobles, grandioses, se passent eux-mêmes barbares, au-dessus des ruines et des charniers, disséquant les préciosités et les conjectures syntaxiques d'écrivains morts depuis des siècles, le flambeau même des cultures humaines. Erudits desséchés par l'âge et par le cœur, éternels rassis, gardiens monstrueux hors du monde, inclinés loupes en main et sur le crâne, dévorés de tics et de phlegmons contre les poêles fumants, marmonnant sous leur monocle leurs hexamètres anapestiques et ravagés de vieilles voluptés ; ce sont eux qui amendent, tandis que le monde agonise, restituent les textes de Cassiodore, Symmaque, Sidonius Apollinaire, au bout de la chaîne des temps, sous leurs pinces d'entomologues.
Ils ont pour nom Luetjohann, Mohr et Sirmont, Thilo. On les traite d'assis, de débris, de cadavres, Rimbaud leur entrelace les fesses de vieux fétus. Ils repoussent de la gueule, les antiques passeurs de relais, baisent peu, mais leurs gens révèrent profondément le Herr Professor, sans imaginer pouvoir mettre en doute la grandiose nécessité de leurs immenses balivernes. Hommage, hommage éternel aux Teubner, aux Brakmann, aux pérennisateurs de la Prusse éternelle, garants de toutes les Survies aussi bien que complices de tous les massacres, sous la carapace de leurs cols durs et de leurs préventions. Honte et gloire éternelles, car au même titre que tous les reclus d'Eglise de Cork en Irlande à Byzance, qui des deux extrémités du monde romano-grec, à l'abri ou tombant sous les trombes barbares, ils ont sauvé le Verbe, déterminant chaque arsis et chaque hephthémimère, ici restituant une préposition, pressentant là telle désinence, tel optatif oblique ; aimantés sans recours par la lectio difficilior , la plus improbable, la plus difficile : quel vieux scribe en effet, égaré vers la fin de quelque Xe siècle, épuisé par le jeûne et les vigiles au sein d'un écritoire balayé par les vents, ne se fût laissé entraîner par la graphie la plus commune, ou le « saut du même au même », sources d'inextricables incompréhensibilités, où risquaient de sombrer un à un les raffinements de l'aède, lumière de son ère.
Vers brillants, coruscants, énigmatiques, déclamés dans le balancement des périodes. Poignante ampleur des civilisations drapées dans l'agonie. Ne crois pas, moderne, naïf, morveux contemporain, qu'il ait été réservé à notre siècle de concentrer tout le sel de la terre. Il ne te restera rien. Il y avait en ce temps-là un ciel, de l'air comme le nôtre, et par Sidoine ou d'autres tu en auras humé l'essence même. Qu'un beau jour tu doives crever, là se trouve ton unique grandeur.
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Commentaires
Il ne s'agit pas de nostalgie, mais de strates, toutes empilées, sans rémission. Pour employer une autre métaphore, je ne tourne jamais une page qu'il ne m'en reste une brûlure au fon des doigts...
Ecrit par : colbertissime | 04.12.2008
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