06.11.2008
Mélancolies faciles
En attendant la fin des toilettes féminines, je m'asseyais dans la soupente où reposait, sur des étagères désertées, toute la vie du couple d'hôtes, dont une main (de l'épouse) avait péri dans une broyeuse : des revues écolo, naïves, devant inspirer de nos jours les faucheurs de maïs transgénique. J'ai manié aussi ce gros album de récits de poilus, avec ses cartes au pochoir d'époque, ses lettres appliquées, sentant la plume Sergent Major : les moindres gens du peuple écrivaient de leur mieux. Certains dessinaient leur cantonnement. D'autres rapportaient que dans le village, on n'avair pas dressé de drapeaux le jour de la déclaration de guerre, mais qu'on avait pleuré, dans l'accablement. “La fleur au fusil”, ce serait pour une autre fois. Plus un cahier personnel, celui de Madame : elle y avait trente ans de moins, et vivait une histoire de cul avec les voisins de pente, plus haut, vers St-Antoine ; depuis chacun restait sur son quant-à-soi.. Sur la même étagère, derrière une rangée de romans occitans (bilingues) un matériel entier de peinture à l'huile, de grande valeur.
Nous sommes repartis avec la moitié des tubes, tous les plus chers. La logeuse aux yeux gris de loup, je l'ai culbutée sur un lit qu'elle faisait. L'avant-veille encore elle grommelait, tansdis que je réclamais un fer à repasser je ne vais tout de même pas “brancher ma centrale” pour repasser une chemise... En vacances, on n'a pas besoin de chemise repassée.” - c'était une planche où se branchaient trois fers électriques. En quelque sorte, une “centrale”. Selon les propres termes de la pub : “Même vous, ménagères, vous pouvez posséder une centrale.” Elles s'en montraient fières. Valorisées. Le mari, hanteur de bois, saluait du haut de son tracteur tous ceux qui sautaient sa femme ; il ne labourait, ni ne hersait ; quels travaux se font-ils donc en tracteur, dans une exploitation forestière ? ...Le soir je suis allé sur le chemin montant qui tranchait la forêt. C'était comme un de mes rêves. Nora marchait à côté de moi, sa fille de sept ans tenait ma main, j'ignorais encore de qui elle était la fille.
Seule à nos pieds la terre blanche du sentier, sur nos têtes une bande de ciel plus clair qui se voilait dans la nuit. Je connaissais peu Nora. Dans mon souvenir, une grande fillette blondasse aux lèvres entrouvertes de perpétuelle enrhumée. Devenue svelte, gauche et brune. Fallait-il qu'elle eût si longtemps maintenues renfermées toutes ces souffrances pour qu'elle me les exprimât, à moi l'à peu près inconnu, de trente ans son aîné, ce soir-là ? Nous progressions sous la lune naissante elle et moi, sa petite fille courant devant nous, puis revenant sans cesse, comme font les petits enfants. Nora me confiait l'abandon de son père (Louis, que j'avais connu, ouvrier verrier, expert en champignons), dès l'âge le plus tendre. La dernière fois qu'elle l'avait vu, dans sa quatorzième année, il s'était querellé avec sa mère, qui lui avait reproché, sitôt qu'il entendait le mot “paternité”, de s'enfuir à toutes jambes : “A toutes jambes ? à skate-board, oui !” Nora ne s'était jamais remise de ce sarcasme.
Elle m'en entretenait encore comme d'une cicatrice toute fraîche. Lorsque la nuit fut tout à fait venue, l'enfant nous rejoignit, placée entre nous deux ; et alors que nous faisions silence, méditant chacun sur nos confidences devenues mutuelles, Lucinda, dans l'ombre, unit nos deux mains et les plaça l'une sur l'autre. Nous avons fait ainsi quelques pas, puis nos mains doucement se sont dégagées : “Elle a lu cela dans un livre”, fit doucement la jeune mère. C'était un enfantillage sans doute. Mais ce geste naturel et poignant ne pouvait se prendre véritablement à la légère. Devant nous, reproduisant sans le vouloir le sort des générations, la petite Corinne gambadait devant nous euphorique et riante sur le sentier désormais illuminé de lune. la nuit tombante.
*
Notre logeuse nous avait trompés ; le prix élevé de sa location comprenait l'usage d'une cuisine. Mais celle-ci, en cours d'aménagement, se présentait encore sous l'aspect d'un sous-sol en chantier, avec un sol de ciment frais, une ampoule pendant du plafond, et un évier d'eau froide ; nous faisions chauffer l'eau sur un réchaud, pour y jeter des pâtes ou du riz. Comme il faisait beau, nous laissions ouverte la porte-fenêtre sur le carré d'herbe.
14:45 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
"Mais enfin, chéri, ça fait une heure que je te dis que je vais être prête dans cinq minutes !"
Écrit par : huitnoys | 08.11.2008
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