31.10.2008

Crise désuète

Les auteurs jouent à la putain qui veut coucher tout en restant vierge ! Mais qu'ils le gardent, leur pucelage ! Qu'ils écrivent des textes sublimes ! Et qu'ils ne viennent pas faire chier le peuple avec leurs prétentions à être vendus ! Voyons bien les choses en face, clairement, cruellement : le métier d'éditeur et le métier d'écrivain n'ont plus rien, mais alors plus rien à voir ensemble. Les uns veulent toucher Dieu, les autres veulent toucher du pognon. C'est rigoureusement incompatible. Quand ça coïncide, c'est vraiment pure coïncidence. Ce que je conseille aux auteurs, tout en sachant bien qu'ils feront ce qu'ils veulent, c'est de faire la grève des envois de manuscrits, personne ne s'en apercevra, pas plus que d'une grève de trois mois des enseignants dans un collège difficile. Les éditeurs pourront fort bien se délecter avec leurs petits copains et leurs petites magouilles, en liaison avec les milieux financiers et leurs conseillers en marketing et merchandising (et merde en scheissing, putain j'allais pas la rater) - tandis que les écrivains me feront le plaisir de s'auto-éditer, de s'auto-promouvoir, et de ne pas demander un centime.

Les pognonneux, d'un côté, les littérateurs, de l'autre. Si au moins, au moins ! dans leur outrecuidance, les éditeurs pouvaient ne serait-ce que se dispenser d'inonder les libraires de leurs envois "d'office", que les pauvres commerçants se voient obligés de payer avant de retourner les invendus... Tant de livres flambant neufs pour alimenter le pilon ! 
Alors qu'il suffirait d'envoyer le catalogue, et d'attendre la commande du libraire ! Ce n'est pas réaliste ? Cela ne tient pas compte de la réalité commerciale, qui doit prendre en compte les millions brassés par les affairistes du livre ? Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute ? Est-ce que je suis là pour demander quelque chose de raisonnable ? Je veux, moi, petit, impuissant, que les auteurs publient gratuitement. Que toutes cette répugnante pyramide de fric s'effondre. Quand les éditeurs, ne recevront plus rien, dans un premier temps, croyez-moi, ils seront vachement soulagés.

J'en connais même qui ne veulent même plus figurer dans l'annuaire, tant ils en a plus que marre de recevoir des merdes (je cite) et de se faire insulter par de faux génies vraiment grossiers. Je ne sais même pas si un jour le public ira regarder du côté des petits génies méconnus et méritant de le rester entre parenthèses. On peut toujours le supposer. Mais au moins, il y aura d'un côté le fric qui circule, et de l'autre côté la liberté d'être bons ou mauvais. Publiez-vous, diffusez-vous. Ne demandez jamais un centime à quiconque. Pour cela, mais d'une autre manière, en faisant des sandwiches ou des sandalettes, enrichissez-vous ! Il n'y aura que les riches pour publier, comme d'hab ! et qu'est-ce que ça change ? Tout vaudra mieux que le système actuel, fondé sur une féodalité indigne, où s'entremêlent le copinage et les considérations économiques.

27.10.2008

Fusillés tous les matins à l'aube avec des balles rouillées pour attraper le tétanos

C'est ce qui vous arrivera si vous persistez à ne pas commenter mes géniales productions littéraires. Re-Gaston, re-Dragon.


10
PERE DECEDE (29)
Père décédé disait le télégramme. Un certain Evguéni, père de mon père (30), passa dans l'opinion pour le mort : buveur, pourri d'asthme et bassiné d'eucalyptus. Le tampon de la poste indiquait '"GVIGNICOVRT". En cette époque les époux naissaient à trois lieues l'un de l'autre. Les cousinages étaient légion. Les types humains, appelés races, n'étaient que des ressemblances de familles. Mais les géographes ont cru, de bonne foi, qu'il existait de telles « races », vosgiennes, meusiennes, comtoises... Gaston-Dragon, Evgueni, un seul village, de quel père s'agissait-il ? Eugène Collignon, 1873-1945 ; époux de Sinne, Wisigothe, 1883-1959. Parents de mon père.

Notes
(29) La figure du père (ou du grand-père) bascule perpétuellement de la surévaluation à l'évanescence, à l'évanouissement. L'auteur oppose ici le père de sa mère (Gaston-Dragon), présenté comme un parangon de virilité, à son propre père, estimé lâche et pleutre.
(30) Eugène Collignon, autre grand-père de l'auteur. Il n'existait aucun lien de parenté ni de ressemblance physique entre les deux grands-pères, tous deux nés près de Verdun, puis échoués, par hasard, à Guignicourt.


11
PAROLES RAPPORTEES
De Sinne, Wisigothe (31) : A Guignicourt, la guigne y court.
- Pour être satisfait de son destin, toujours regarder au-dessous de soi.
"Le vin d'Arbois, plus on en boit, plus on va droit" : Une carte postale du cru représente un incoyable (1795) vacillant sur son gourdin tordu ; ajouter à la consommation du vin d'Arbois celle du pastis (Evguéni), et le guignolet-kirsch (Sinne) - je n'ai jamais dit-elle à sa bru éprouvé le moindre plaisir avec mon mari. Mon père Noubrozi m'a dit : J'ai assisté à des scènes, mon fils, dont tu n'as pas idée (le poussant quelque peu sur ce sujet, j'ai cru comprendre qu'il s'agissait de bagarres à coups de chaises entre époux plus que fortement éméchés).

Note
(31) Epouse d'Evguéni ; mère de Noubrozi, père de l'auteur. Surnommé « Mon Colonel » par son mari. Mère Fouettard...

12
LE PETIT HOMME DANS LE LIT DE LA VEUVE (32)
Je parlais avec elle à sept ans, Veuve de Gaston Dragon, à sept heures du matin (voir plus haut) ; je lui décrivais une base militaire secrète, sous les glaces d'Arkhangelsk, où s'exterminaient les espions des deux camps. C'était l'an 4004 de notre ère ; la naissance du Christ passait juste entre nous et la Création du monde. Les Martiens, disait Veuve Dragon, possèdent deux mille et cinquante ans d'avance.  Les soucoupes parurent cette année-là dans le ciel, particulièrement nombreuses.

Note
(32)Ou : l'auteur dans le lit de sa grand-mère, à Guignicourt

26.10.2008

Exhumation de Monsieur de Montherlant

De quoi s'agit-il ? "Le Démon du Bien" ("Pitié pour les femmes") : Costals demande à un homme de loi s'il est possible de divorcer aux torts exclusifs de l'autre, avant de se marier. Il agit comme Panurge qui va demandant d'oracle en oracle s'il sera cocu. Que ne le renvoyons-nous, Costals, au refrain populaire «Si tu veux pas qu'ta femme t'emmerde / Te marie pas, te marie pas ! » On objectera que cette incertitude de Costals, qui veut et ne veut pas, ou qui plutôt fait semblant de vouloir, enrichit la littérature d'un miroir supplémentaire où elle contemplerait sa propre nature, et autres fariboles. Voyons plutôt dans ce manège un ricanement de potache, un sens de l'humour dérisoire : Montherlant visiblement prend plaisir à ridiculiser son héros, nous en plaindrons-nous ? Ce sera, à cause du mariage, à cause de la femme, dira-t-il ! Mais, en cas d'un autre vacillement sur d'autres points, de la faute de qui sera-ce ? Impossible décidément, avec Montherlant, de juger en toute littérature, car ce gamin satané véhicule des idées. P. 141 : "Grand éloge à mes yeux, si décrié qu'il soit. »
"Combien pour lui toute ces aventures étaient devenues brusquement du passé ! Sa peine était comme débordée par le soulagement." Costals vient de fuir, et retourne ses proies, la mère et la fille, sur le gril, par des lettres. Il en reçoit d'autres. Tout cela plein de délicatesse et de compréhensions, bourgeoises niaises pour les femmes, bourgeoises nobles pour la pauvre victime, l'homme. P. 188 – voici les phrases les plus justes, celles qui font le plus de mal : "Un être vous prive du vaste monde, vous dérobe le monde, met un écran entre le monde et vous. Tout est bu par cet être; le splendide univers cesse d'exister. 
"(Ecrit avant le coucher) Ces trois journées, dont les deux premières ont été sans tache, et avec une fille qui a un caractère idéal, qui est la docilité et la discrétion même, ces trois seules journées ont comme liquéfié ma personnalité. Ce soir, faisant ma toilette, vais d'un objet à l'autre sans trouver ce que je cherche, qui est sous mes yeux. La dilution de ma personnalité se voit jusque sur mon visage, comme délavé ; mes paupières sont si lourdes que je peux à peine les soulever."
Eh ! Monsieur de Montherlant ! Pourquoi emmenez-vous donc vos deux créatures à Gênes et sans aucune occupation que le tourisme ? Ne savez-vous donc pas qu'au XVIIIe siècle, et bien avant sans doute, le test d'amour était de s'expatrier à la campagne ? S'ennuyait-on, c'est qu'on ne s'aimait pas. Il s'agit de l'ennui des indifférents, isolés à eux deux. Si vous l'aviez dit, vous auriez moins collé à votre personnage. Vous auriez décollé de l'éternelle surface des choses. Nous quittons là cet agréable et si juste pamphlet, car il est juste, nous promettant par acquit de conscience et pour bien rire un peu de lire le quatrième et dernier volume de la série Les jeunes filles, intitulé Les lépreuses, et de vous en faire part... de mariage. Car il est vrai qu'une polémique, pour faire avancer les choses, doit comporter une part de mauvaise foi. Sinon, à quoi bon simplement décrire le monde comme il est ? Et Montherlant du fond de son tombeau de m'adresser ce reproche : « Voyez, vous critiquez, mais vous avez ri. » Sans doute, Monsieur de Montherlant, sans doute...

23.10.2008

Brékékékékex koax koax

J'estimais aussi bien Rabelais que Genet, tous deux iconoclastes à mes yeux, mais non pour leur apparente grossièreté : pour leur intelligence révolutionnaire. Et je pensais reprendre, réplique après réplique, les Grenouilles d'Aristophane (dont le refrain constitue le titre de notre rubrique), mettant mes pas dans ceux, coulant ma démarche dans celle du génie, à la façon de Salieri arrachant les notes de Mozart mourant, retranchant ce qui serait perçu comme des longueurs par un public contemporain que j'imaginais nombreux - car le comique antique n'est pas fulgurant, il est traînard : lorsqu'Aristophane ou plus tard Plaute ont trouvé un effet, en général éprouvé pour ne pas dire éculé, ils le râpent jusqu'à la corde. D'autre part, je rajoutais, citais, pastichais. Et le mauvais ? Le plus crétin, le plus nul, le plus anti-littéraire à coup sûr, ce ne pouvait être que Johnny Halliday.

Je me suis crevé l'esprit pendant deux ans, ou moins que je ne me l'imagine peut-être, disons qu'à 22 ans tout paraît plus long, plus plein, plus décisif, plus marquant - à décalquer Aristophane ;  tous mes coups de crayon antiques figurent encore sur ce précieux volume bilingue de la collection Budé - puis j'abandonnai. Quel public, sauf des étudiants, et encore, eût été susceptible d'assister à cette production de clerc, de cuistre, d'universitaire en boutons (sur la gueule ?) Où et en quel pays disait l'autre peut-on rencontrer des gens capables aussi bien de rigoler aux vannes de cul et de manifester finesse, jugement et sentiment littéraire subtil ? Où trouver une assemblée présentant à la fois de tant de spontanéité, de raffinement, d'instruction ? Uniquement ma foi au temps d'Aristophane, et à Athènes, et c'est ce qui constitue la faiblesse de ces auteurs antiques : les temps ont changé, 2500 ans nous séparent à présent de ces auteurs qui faisaient rire à coups d'allusions politiques de ce temps (car il y a aussi cette dimension-là, et très souvent, dans le théâtre d'Aristophane).

20.10.2008

Le Grand Gaston-Dragon définitif

 

 

6 - GOYA
Sans souvenir encore. Pourtant, passé le meurtre des serpents (6) , d'autres monstres se lèvent à l'horizon d'une mémoire antérieure, d'immenses jambes nues franchissent au loin en déchirant les brumes de longues étendues d'eau pâle, terre et mer emmêlant leurs contours indécis. Fermant un instant les yeux, puis les rouvrant, je m'aperçois que les visions s'estompent. Je porte au sommet du crâne l'ombilic ou la fontanelle des vies antérieures. Mère avant moi déjà vivante. Boute-en-train – pour étrange que soit le terme ,désignant un étalon  chargé d'exciter la jument, puis qu'on éloigne pour lui substituer, en douce, le véritable géniteur. « C'était un numéro » ajoutaient les commentateurs - définition de cirque ; jusqu'à une date toute récente, j'ai cru que lres circonstances sanglantes de ma naissance l'avaient transformée en créature dépressive, or, elle l'avait toujours été, comme tous les « rigolos ».

Mais le visage de ma mère m'apparaît surtout, dans ma mémoire, comme celui d'une Gorgone, au hideux rictus (7)  
Trône à seize ans ma mère en costume d'Esther sur un cliché sépia parmi les jeunes pensionnaires entorchonnées de châles. "Un jour en classe » dit ma mère « à la question "qui fut le roi de la Lorraine en 1738 ? j'ai crié : Stanislas Leszczynski !" (8) Ma vie est le monde, et son histoire, ma cosmogonie.


Notes :

(6) Allusion aux deux serpents envoyés par Héra pour étrangler Hercule, encore au berceau. N'oublions pas que notre héros, de loin en loin, prétend se hausser au niveau du grand Héraclès ou « Hercule »(7) L'auteur exagère. Mais il ne renonce pas à transformer les évocations de son enfance en épisodes
mythologiques, sans omettre les références picturales (Goya, Valéry, Sophocle – le foutoir...) 
(8) Deux circonstances où la Mère se trouve mise en valeur. Ce rappel se relie difficilement, là aussi, à ce qui précède ou à ce qui suit.  


7
LA MORT DU DRAGON (9)
Histoire de la mort du père d'Alcmène, Gaston-Dragon. Gaston, de « Vaast », prononcé [vâ], («gare St-Vaast »de Soissons). Saint Gaston initia Clovis aux mystères chrétiens - « Terre Guaste » signifie terre déserte, dé-vastée. Die Wüste. Un jour de verglas, 8 h 12, décembre 1945. Gaston-Dragon meurt écrasé par un camion-benne à betteraves, vide, tête broyée, plate comme un fromage au sang ; c'était de son vivant le « chien » du patron : le contremaître, celui qui aboie sur les ouvriers « Plus vite fainéants ! » Dur-à-lui-même-et-aux-autres comme on dit, universellement détesté à la sucrerie d'Aguilcourt Arrête ! Arrête ! tu viens d'écraser le père Liénard ! (là-bas en Picardie on ne dit pas « Monsieur, Madame », on dit «le père», « la mère ») - Mais je lui parlais y a pas une minute - Il vient de glisser sous tes roues ! " Quinze jours avant sa retraite.

Quinze jours avant Noël. « Quand j'ai vu » dit la Veuve « arriver de loin le Maire, l'Adjoint, le Patron, tous en noir chapeau bas j'ai su tout de suite qu'il était arrivé quelque chose." Notables de campagne aux phrases convenues - il se retirait toujours pour que je n'aie pas d'enfant - « Tu les préfèrerais à ma fille (10) ! » - et cette fille était ma mère Alcmène absente ce jour-là, où la Seconde Epouse du Dragon, debout, se prenait la Mort en pleine face. Si éloignée que fût ma mère, à dix kilomètres en ces temps si lointains où le bout du monde était l'autre chef-lieu de canton, juste le téléphone du Maire en cas d'urgence, elle fit un rêve : mon père était sans tête criait-elle je ne vois pas la tête papa papa – s'il portait ou non un bandeau dans le rêve - si le sang (11) (...) - je ne sais plus répond-elle plus de tête plus de tête un souvenir coagulé comme à bout de souffle à bout de mémoire ; j'ignore encore jusqu'au bout si ma mère a pleuré crié je ne connais pas le tréfonds de ma mère (12).

(En vérité Gaston-Dragon portait de larges bandes étanches et immaculées sur ce même lit d'exposition du corps où je devais plus tard enfant rejoindre Seconde Epouse devenue veuve, à sept heures du matin en été, mes parents dormant encore ; elle frappait doucement sur les conduits d'eau chaude, pour que je la rejoigne au sein de cette couche imprégnée de bergamote et d' « odeur de femme » - il faut un odorat subtil et affiné pour sentir le plus quintessencié des parfums. Je prétendis un jour en être incommodé. « Comment peux-tu » me dit la veuve «savoir ces choses-là ? » - ainsi donc loin d'en faire mystère les femmes admettaient comme allant de soi, reprenaient à leurs compte et maléfices cette appréciation révoltante... Ma mère Alcmène prétendit (j'avais là-dessus opiné de jour, en pleine cuisine) que j'avais dû « flairer » (c'était mon mot) parmi les jambes ouvertes de la bonne logée chez la Veuve et qui se fût au rebours de toute vraisemblance assoupie sur sa chaise en position propice - je ne me souvins d'aucune exploration, ni reptation, de cette espèce.)

Notes :

(9) Retour au thème de cet ouvrage : la mort accidentelle du grand-père, que l'on assimile à un dragon germanique...
(10) Telles sont bien sûr les paroles incongrues qui résonnent à ses oreilles à l'instant même où elle apprend la mort de son mari, Gaston-Dragon. 
11) Questions
que j'ai posées, plus tard. 

(12) Sept années ont passé, l'auteur évoque ici, par contraste, l'un de ses premiers souvenirs dit « voluptueux »

8
FIGURES DU PERE (13)
Un père tout embarrassé, comme contaminé, de son entrave charnelle : Amfortas, Roi Pêcheur, Cophétua (« Que fais-tu là?) blessé, navré, mehaigné d'un coup de lance enmi les hanches non pas claudiquant mais bien dévergé, lacéré et castré ; à lui tout le miel et la résurrection selon son rite, lorsque la terre gaste reprendra couleurs de fleur et d'herbes, rameaux, bourgeons (14). Je consolerai ce père et oindrai ses parties de ce natron dont on conserve les momies car « il est plus grand mort encore que vivant. (15) Arthur roi des échecs - Arcturus : « L'OURS » ; à déplacer case après case, parcimonieusement, dont l'ultime campagne se fit contre le fruit de son inceste (Mordred l'Usurpateur) qui le trancha de son épée, tant qu'on vit le ciel entre les lèvres de sa plaie (16). ...Arthus figé, en son palais de Camaalot, dans une éternelle célébration de Pentecôte ou d'Annonciation ; premier célébrateur, démiurge de ce monde où nous vivons et mourons tous (17) ; sans aventure personnelle ni quête qui vaille, mais bien les ordonnant, les déléguant ; tout ce qui part du roi se voit fondé, se déroulant, lui revenant, tout accomplissement s'estampille, s'authentifie par lui : assimilé de la main blanche (18) aux divinités de Rome, tout citoyen romain quoi qu'il fît en effet se référant au regard, à l'action d'une entité divine ; actions décalquées, répercutées à l'échelle du ciel, firmamentum, inscrits, portés en ombre. Père : aussi bien Wotan déchu, dépité dans l'amour des Walsung, héros humains et vaincus - ou Encélade, enchaîné sous l'Etna (19).
Je fus adoré de mon père. Il se fonda sur moi. Ainsi les mortels rachetaient-il les dieux(20)  ligotés de certitudes ; tout homme est Messie ; toute femme emmure dans le temps, de la naissance au grand scellement de la mort (21) . Ni le Christ ni Oreste ; ni même Isaac fils dAbraham (22) qu'il épargna ; je fus, avec mon père, juste un homme. Valant n'importe qui. (23) 

Notes
(13) Sans lien direct avec ce qui précède, l'auteur à présent évoque la figure de son propre père, mari d'Alcmène. Il se le représente sexuellement mutilé, à l'instar du roi Amfortas.
(14) C'est ce qui se produira lorsque le roi blessé recevra le baume guérisseur : tout son domaine refleurira. 
(15) Noter ici le disparate des références : d'une part, l'embaumement des momies égyptiennes ; d'autre part, les paroles prononcées dit-on par Henri III lorsqu'il aperçut au sol le corps de son ennemi Henri de Guise, qu'il venait de faire exécuter : « Qu'il est grand ! Il est encore plus grand mort que vivant. » Le roi de France put s'en apercevoir : il fut assassiné, par vengeance, moins de huit mois plus tard (1589) 
(16) Allusion ici à La mort le roi Artus, de Chrétien de Troyes ; l'auteur a rassemblé ici plusieurs souverains légendaires, tous frappés d'une forme d'impuissance, politique ou sexuelle. 
(17) Nulle part il n'est question de ces attributions du roi Arthur, ici purement imaginaires.
(18) Il s'agit d'une sorte de magie blanche, qui assimilerait le roi Arthur aux divinités romaines ; il y en avait un grand nombre. Toutes les activités humaines possédaient un dieu. On ne pouvait agir sans se trouver sous le regard de l'un d'entre eux. 
(19) Dieu ou titan, réduits eux aussi à l'erreur ou à l'enchaînement. 
(20) Thème du père que le fils rachète.
(21) L'homme sauve ; la femme est une menace d'engluement.
(22) Il ne manquait plus que celui-là.
(23) ...Sartre, par-dessus le marché. 


9
PREMIERE APPARITION DES EURYSTHEES
Le roi de Mycènes, Eurystheus, dont le nom signifie « aux grandes forces », fut le beau-frère et le commanditaire des travaux d'Hercule (24). Un jour sur cet écran qui me tient lieu de ciel (25) sont apparues dans le jeu les Déesses Jumelles, au longues chevelures blondes, qui s'exprimèrent parlèrent ainsi : « Nous sommes les Eurysthées ; nous te révélerons les fallacieux accomplissements de la soumission (26) ; car si c'est bien par elle qu'on obtient ce qui surpasse toute rébellion, soumission s'accordant à Dieu, c'est dans la convulsion de la défaite et de la mort que toute grandeur se révèle, puisque le couinement du rat sous la serre s'inscrit à tout jamais dans le temps, dimension de l'homme dont l'éternel se trouve à tout jamais privé » (27). Lorsque Gaston-Dragon mourut, la terre s'arrêta ; seul celui qui meurt demande un nom sur sa tombe.

Qui se soucie du nom d'une divinité ? «Ô Zeus, ou quel que soit le nom que l'on t'accorde... »
Innombrable est le compte de ceux qui doivent mourir. (28) 

Notes
(24) Ce personnage est relativement obsédant chez notre auteur.
(25) Ecran d'ordinateur évidemment. 
(26) « On obtient tout par la soumission » - « Plus fait douceur que violence » - mais ce n'est bien souvent qu'une illusion : l'on perd plus, tout compte fait, que ce que l'on gagne... 
(27) ...Mieux vaudrait alors se faire écraser, mais dans la révolte et la plus orgueilleuse fierté... 
(28) Les phrases apparemment erratiques se rapportent à un sentiment d'immortalité divine accordée au grand-père Gaston-Dragon ; tant le souvenir transmis est demeuré vivace dans l'esprit de son petit-fils. Comme Dieu, ou la Divinité en soi , il n'aurait pas même besoin de nom pour être invoqué (la tombe de Gaston n'est plus visible, et se trouve à présent sous un croisement d'allées du cimetière de Guignicourt, indécelable ; c'est là qu'il faut certainement chercher la raison de ce brusque épanchement mystique). 


18.10.2008

Esotérisme à deux balles

Ah ! se complaint chacun. Si le monde entier reconnaissait ma modestie ! « Votre Modestie » : avantageux succédané de Votre Altesse. Et n'y a-t-il donc pas de sentiment sincère ? (alexandrin...) N'est-il pas lassant d'ainsi toujours persifler ? N'ai-je pas été déjà pris, tout à l'heure ? Esotérisme précise-t-on : essais et documents sur la sagesse et la connaissance yogique (à prononcer « yoguique » je suppose, si possible ?), le zodiaque,le tarot. Je serais heureux si ces mots mettaient un terme à mes hésitations : je pourrais donc ironiser, sur les seuls remèdes ici pauvrement proposés. Mais le contre-pied me permet de plus belles poses : je déverse si je veux autant d'imaginations que possibles dans ces cadres-là.  Sans bordures, la pollution de mes lieux communs s'étendrait jusqu'aux plages. Laisse donc les humains. Je mentionne ici le besoin de mes chats, qui montent sur les tables et miaulent après leur bouffe et leurs caresses.

Il a fallu me lever, ouvrir à l'un et l'autre la porte, avec le fol espoir qu'un jour le plus bougon se remette à ronronner, (il m'a depuis abandonné, avec de nouveaux propriétaires portés sur le déménagement... Krakouf, où es-tu ?) - à me lécher de reconnaissance. La reconnaissance par les animaux est la plus inconditionnelle qui soit, doit être aussi la plus recherchée. Récits-témoignages sur la mort clinique et l'au-delà. Je fais donc partie de ce grand tout d'esprit-matière qu'est l'être humain. Si je meurs on viendrait me consoler, m'accompagner, même indigne. On viendra bien me tirer de là. Ainsi penserais-je même enfoui sous dix mètres de terre après séisme. Sciences : traités de vulgarisation scientifique et technique sur l'énergie solaire et les rayonnements telluriques. Docteur, je dors mieux tête à l'est pieds à l'ouest qu'à l'inverse. Dois-je le creire ? (ancienne orthographe).

Docteur, j'aimerais tant croire en tout cela, me reposer de tant de doutes, être accepté, non forcément reconnu, mais aimé de quelques-uns. Revenir au niveau non instruit, paisible et plein d'humbles questions sympathiques, vaguement tourmentantes sans offusquer mon naturel aimant, au milieu de mon simple village. Enfin je serais comme tout le monde, sans que personne ne se haïsse ou fasse preuve de prétentieuse bêtise. Ce seraient autant de Jean-Jacques Rousseau, version apaisée. Nous échangerions nos conceptions de mystères, et le monde en nous frémirait doucement. Nous croirions sans y vraiment croire. Médecine : médecines douces, santé et développement personnel. Oui. Mais sans but, ni rendement. Avec la sage lenteur séculaire des armoires, écartant doucement leurs grands battants de bois. Comme elles nous bâillerions, nous rejoindrions la félicité. 

















17.10.2008

Elutrouducubrations

Je comprends qu'on m'ait recalé, du moins en langue allemande. Et l'honneur, bien évidemment, au Bas-Empire, c'est la charge. Moderetur : emplit la charge, étymologiquement s'entend, car le modus, c'est le boisseau. Soit ! Voici donc notre homme préfet, « du prétoire » évidemment. Poursuivons nos cuistreries, tandis que le tuyau d'eau chaude hôtelière maintient à mes pieds une chaleur dantesque. Je n'ouvrirai la fenêtre qu'à 18 h 53, pour ne pas rajouter ici une seule minute – c'est intenable - je cède - 18 h 54... Le bruit de la pluie, parfois une voiture. Comme Laon est morte, la nuit ! « Voici, voici hélas une autre référence » : pourquoi dois-je m'y rendre ? parce que je ne saurais faire autre chose. Vous ignorez ce que c'est que l'ennui ; en vérité, vous l'ignorez. Qu'est-ce que je vais faire ? J'sais pas quoi faire ! - cette antienne, je l'ai souvent psalmodiée à ma mère.

Et je vais au chant IX, vers 6 : natis, conjuge, fratribus, parente – par tes (ou « ses ») enfants, son épouse, ses frères, son père. Mis à part que parente veut dire, collectivement, les parents, la parentèle. ...Qui était donc ce personnage ? interdit de revenir en arrière ! C'est un jeu. Salut, lecteur emmerdé, fils de David peut-être, ou petit-fils ! ...qui ne saura pas lire le français !... Poème 14, incluant sans doute une lettre, et son § 2 - voyons ? Il s'agit d'un avant-propos en vers, lui-même précédé d'une missive. Côté français, puisque je commence par la page de gauche : Tu pourras juger si c'est par inexpérience que les oreilles de certaines personnes estiment, à la légère, que la mention de centre, de proportion, d'intervalles, d'inclinaisons et de segments est incompatible avec l'épithalame. Oh oui, Sidoine ! ...que c'est incompatible ! ô combien ! ô combien de kilomètres de boudins de merde tu nous auras fait chi-er, mais chi-er, avec tes considérations géométrico-mathématiques vasissimeuses, charriant tout ce que le primitivisme balbutiant de la math antique se trimballe, avec ses raisonnements à la mords-moi le nœud qui n'ont même pas l'excuse de la logique. 
Mon Dieu qu'est-ce qu'on se contrefout de tous ces maladroits suiveurs de Lucrèce, monument lui-même de chiasse ambulante, quand on le lit en pensant à autre chose, quand jusqu'à la traduction elle-même devient un amoncellement d'incompréhensibilités, au pluriel ! Misère ! Pourtant il peut être excellent, Lucrèce. Je peux lire dans le texte, directement, l'Hymne à Vénus, l'Exécration de la religion. Vous aurez compris bien sûr que la phrase mathématico-physico-poétique n'avait aucun rapport avec les pustules de grandeur de ce mystérieux personnage dont il est question, et que j'eusse dû poursuivre la lecture de ma référence pour trouver mon allusion... Mais c'était la première phrase, que je devais lire... 
Je ne l'ai donc pas dépassée. Je vais vous montrer, moi, ce que c'est que l'héroïsme d'un enfant. Les poèmes XXIII (vers 455) et XXIV (vers 90) ne seront donc pas, Dieu merci, consultés. Non plus que l'ouvrage d'A. Loyen, Sidoine et l'esprit précieux, p.83.

La note ici commentée se poursuit impitoyablement : sur la trabea et la palmata, expressions synonymes : une toge d'apparat sans doute, avec une grosse rayure horizontale portant des palmettes ? je dois consulter le vers 2 du poème II : erige et effulgens trabealia mole metalli – exalte, et faisant luire – ma foi, merde. 
Et ce n'est que l'introduction.

14.10.2008

Thé au logis

Les Essais de théodicée par Leibniz aux éditions Garnier-Flammarion se terminent, en dernière page, sur la mention suivante : Ouf ! enfin fini de cette merde, insulte à l'intelligence et à la philosophie humaines. Ce jugement furibard et démontrant peut-être avant tout la stupidité de son émetteur se justifie par le fait que ce dernier n'a rien compris et qu'il s'est ainsi bassement vengé d'une lecture laborieuse, à raison de trois à quatre pages, maximum, toutes les semaines. Comme il s'agit de moi-même, je puis vous affirmer qu'il s'agissait d'un véritable pensum. Cependant je lisais en second, et mon prédécesseur, que je connaissais bien, avait consciencieusement et du mieux qu'il pouvait souligné de rouge les phrases et expressions lui semblant les plus saillantes. Des passages entiers se trouvaient ainsi mis en relief, annotés en marge d'une écriture aussi véhémente qu'illisible, où je ne distinguais que des points d'exclamation indignés.

A un moment donné, ces soulignements s'arrêtent net : mon prédécesseur philosophe, enseignant de philosophie, a jeté l'éponge. Il a nié l'avoir fait, mais je sais bien comment il procède pour lire. Il n'a pas voulu dire qu'il avait abandonné. De quoi s'agit-il ? D'une Théodicée, qui est grosso modo un examen de Dieu, de ses attributs, de ses apparentes contradictions et de sa perfection. D'aucuns avancent même la signification de « jugement de Dieu », au sens de « comparution devant notre propre raison ». Nous savons à quelles contradictions sans fin l'on se heurte si l'on postule l'existence de Dieu : où il se trouve, si le temps existe pour lui et comment cela se fait s'il n'existe pas, s'il y a eu un « avant » la création, s'il y aura un « après », pourquoi d'ailleurs la création est intervenue, quel besoin il en avait, ou quelle extension cela représente, et surtout, comment il se fait que le mal existe, si l'homme en est responsable ou si ce n'est pas plutôt Dieu qui l'a prévu de toute éternité donc voulu, s'il pourrait faire que tout soit parfait.

Dieu nous a chassés du paradis terrestre, nous aurions bien aimé le détrôner à son tour : tout est-il prédéterminé, n'avons nous pas été victimes de l'arbitraire, d'une terrible injustice ? La question préalable est de savoir si cet examen philosophique est légitime : la philosophie en effet a été récusée par maints théologiens, certains étant hérétiques, ou bien affirmant que notre raison devait s'incliner devant les mystères de la révélation et de la foi. Puisque nous possédons dans notre crâne cette étincelle divine de l'intelligence, était-il juste, rétorquait-on, de laisser humilier cette parcelle de Dieu qui permettait de comprendre l'univers ? Certains disaient même qu'il était impossible de démontrer l'immortalité de l'âme ou l'existence de Dieu par le seul raisonnement, et qu'il fallait s'en remettre à son cœur, à son sentiment. Très bien ! Mais alors, celui qui ne sentait pas Dieu dans son cœur pouvait aussi bien dire « Je ne le sens pas, donc il n'y est pas, donc il n'est pas» ; halte-là !

Dieu ne s'atteint pas par le raisonnement seul, autrement il serait démontrable, mais il faut que l'entendement humain puisse toutefois marcher à sa rencontre jusqu'au point le plus élevé possible, pour que la foi soit autre chose que transe ou illumination ! Leibniz développe donc ce point de vue. Pour cela, il ne craint pas de passer en revue, avec une érudition absolument pharamineuse, tous les théologiens qu'il connaît, convoquant toutes les hérésies depuis les premiers temps. Et qu'est-ce que c'est chiant...

12.10.2008

Daniel Boules en Jais

Voici la fin d'un petit article radiodiffusé à sa mémère : récapitulons, préciosité légère, sensualité, culture et raffinement. Et si je me fendais d'une explication de texte par critique littéraire ? Ça se conçoit, parbleu. “Après soixante-dix ans de côtoiement des hommes, vivre avait encore un sens et tenait du miracle, car après tout quoi tout de même enfin, murmura-t-il, heureusement qu'il y a ce bleu léger ! Les salopards ont reconnu mon talent, je vais sonnant sous les médailles, mais qu'ont-ils vu dans mes toiles ? Des pommes, des danseuses, des baigneurs, des soldats, certes bien peints, on les reconnaît, trop ! Mais l'intérieur, le pourquoi, moi-même ? Soupçonnent-ils ma tendresse, mon errance profonde ? Ça les arrange de vous bombarder dans les officiels ! Je veux dire quand tu ne déranges pas tu deviens un officiel, c'est la loi. Raoul, mon cher, tu es une potiche depuis un demi-siècle. Du Sèvres, évidemment, mais une potiche ! Ou si tu préfères l'un de ces masques de grands notables qui font la gloire des stands de foire (toujours cette référence dans ce recueil aux arts du cirque ou aux atmosphères de la Foire du trône) - et que l'on s'amuse à abattre à coups de feutre pour gagner une bouteille de mousseux. Savent-ils seulement qu'il est un ciel si tendre et qui me ferait défaillir ? 
“Autrefois des larmes lui seraient venues (changement de point de vue, on repasse à l'extérieur du personnage, ce procédé s'utilise très souvent chez Daniel Boulanger), de reconnaissance, mais il se contenta de lever la main pour saluer la place dont il venait d'oublier l'effrayant carrousel et l'odeur d'essence brûlée. Des gamins jouaient à la balle et M. Raoul tenta un instant de se mettre de la partie (on l'attendait, celle-là, ce n'est tout de même pas de l'écriture trop dérangeante, non plus que la peinture de M. Raoul), courant à la traverse et manquant s'étaler, au plaisir des enfants. Cet entracte l'avait mis en nage et il put s'asseoir sur une chaise du jardin, près du bassin qu'éclairaient des bateaux. Il était à ressembler à un penseur depuis quelque temps lorsqu'une femme d'un grand âge l'aborda pour le complimenter, simplement, d'exister.”
Magnifique portrait tout en aquarelle, et fin malheureusement d'une chronique microscopique, mais qu'est-ce qui m'arrive nom de Dieu qu'est-ce qui m'arrive...


10.10.2008

Bourliaguet

Dans « La Maison qui chante » de Bourliaguet, malgré la mort du père, puis du frère, tout est bien qui finit bien, le travail et la confiance paient, l'amour conjugal et la bonne gestion financière et spirituelle de son capital matériel et moral aboutissent à des résultats tangibles, et le héros peut dire qu'après bien des vicissitudes, et with a little help from his friends, il a bien rempli se vie et peut se poser à son tour en exemple. Et en ces temps ce n'est pas plus mal. Voici quelques pages, en un style tout classique et facile à comprendre, c'est de Léonce Bourliaguet, qui n'est pas dans le dictionnaire, et qui s'en passe, peut-être : 49 est le numéro de la page – le frère, Joachim et non pas « joachin », dit à son cadet qu'il n'a jamais vu le « Trou du Diable » : « Je m'en suis bien gardé ! » - ce qui est autrement plus à la page que « tu déconnes, petic con ! »; « Menteur de Joachim ! » poursuit l'auteur. « Un jour j'entrepris l'ascension seul à la faveur d'un relâchement de surveillance et arrivai ausommet du Terme. 
Déception ! Pas de sommet ! Mon Terme n'était pas pointu (je le voyais, moi, comme le Fuji-Yama), il devenait un plateau de vaines pelouses, de vignes abandonnées, blanches de chardons, qui ondulait jusqu'à une barre sombre de bois. 
Ma consolation fut la découverte d'une cabane de pierres tout à fait admirable, faite comme une ruche, les blocs assemblés sans le moindre ciment, amas d'une pesanteur énorme et pourtant fixé depuis des siècles et pour des siècles encore en une voûte ogivale d'une merveilleuse réussite géométrique, intuitive, instructive, comme celle des abeilles. L'intérieur était sombre et frais, avec des traces de suie au-dessus de deux pierres formant foyer sans cheminée, de petits renfoncements pouvant servir d'armoires, de niches à luminaire, un sol battu, sec comme le plancher du moulin : on eût pu y habiter. 
« Or, à deux cents pas de là, masqués par de hauts genévriers noirs, un gros rocher émergeant du sol s'ouvrait lui aussi en une sorte de couloir qui s'enfonçait dans le sol en formant voûte. On voyait une nuit profonde au fond de ce gosier calcaire. Sur les parois, des charbonnages efrrayants attestaeitn qeu c'était là le « Trou du Diable » : diablotins cornus, animaux, bœufs, poules, gorets, grossièrement tracés, des écritures que je ne savais lire, et même des dessins gravés dont certains représentaient des cœurs que je pris pour des figures. Je fis moisson de tout cela d'un seul regard, mais du regard puissant des enfants : l'instant d'après, la pensée que Satan allait peut-être m'apparaître brusquement hors de l'ombre, me faisait tourner bride, reprendre le sentier et tomber sur le moulin à la vitesse de la buse qui charge le rat des prés. »
Et ça continue encore et encore, en cette belle prose robuste d'autrefois, où passe ici tout l'émerveillement de l'enfant amoureux de son pays sans le savoir encore, au temps où la province n'était pas une annexe des publicités de la télé, de celles qui vous fourrent dans la tête que l'on est bien brimé et bien malheureux de ne pas pouvoir s'éclater comme des lofteux dans leur piscine. « La Maison qui chante » de Léonce Bourliaguet, à la Bibliothèque Verte, si elle existe encore. 







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