11.07.2008

Arrachement

Mon souffle est coupé. Je maîtrise à l'extrême le corps et le visage. Salvadora D. dans toute sa vie fait de même. Famine à la cantine chacun compte ses petits pois Que me trouvent tant de femmes tant d'hommes, comment supposer la moindre émotion chez quiconque? Femmes dressées dès leur plus jeune âge à ne rien laisser paraître... Au réfectoire seul avec K. qui me recherche nous échangeons des considérations plates, intercalées de silence total – horriblement rompu, à intervalles réguliers, par ses aspirations de potage ; les parois nues de la salle 
 réverbèrent jusqu'aux plus gargouillantes déglutitions. 


 Nos brouets ingurgités la porte refermée sur nos dos séparés, chacun dans sa direction, j'enregistre au plus secret de moi la plus cuisante humiliation de ma vie, cet effondrement car j'ai besoin d'aimer. A l'extinction des feux alors que tous en pyjamas rayés se faufient sous leurs draps rêches je glisse au bout du dortoir sous la porte condamnée du quartier Filles une apologie du nazisme sur quatre pages avec la croix gammée dessus – chacun criera à la bouffonnerie - qui me sera sur-le-champ imputée... Comme ils connaissent tous mes deux façons d'aimer à la fois Salvadora et Kolenko, nul doute non plus sur le destinataire - à cette dernière, à elle seule sera bien sûr mon pamphlet transmis les femmes sentent ces choses... 


 Ainsi, mon violent amour, qui bouffe comme une dégueulasse, n'ignorera-t-elle rien de l'intensité de ma déception – ironie en effet : les SS observaient une stricte étiquette de table, ainsi que les marques du plus extrême raffinement. Le lendemain matin, ce message strictement personnel atterrit droit sur le bureau de Guilaine Chevagnu, Supérieure, qui me le reproche. “Ce document dis-je ne vous est pas adressé” elle répond vivement qu'en effet mais que n'importe qui pouvait l'intercepter, ainsi glissé sous une porte, donc le lire, et le soumettre à son appréciation, comme il était de son devoir ; elle rappelle opportunément que je ne saurais ignorer la nature et l'intensité des barbaries qui se sont par ici perpétrées, au-delà du cercle polaire, à Hemmes.


 Je crie : “Montrez-moi ce papier !”. Réponse : “Je connais mon métier”. Elle refuse et fait bien, j'aurais bondi pour détchirer le document je suis muté d'office. Mais je me suis exclamé que deviendront mes détenus ? ma Supérieure a souri largement quelqu'un s'occupera d'eux. J'ai appris qu'elle m'avait su de ce cri un gré infini. Un visage de bois sera plus que jamais le seul qui me convienne ; je voudrais le conserver toujours. Je me suis enfui avec l'autre, Salvadora, vers la côte loin du gel. Dérobant le soir même un side-car (je rabats sur S.D. la vaste coquille pourpre) je n'embraye qu'après le premier virage nous dévalons la vaste pente neigeuse ; l'amoureuse se tasse dans l'habitacle, équipés jusqu'aux gants, lacets frôlant le précipice, lignes blanches intermittentes à ras de nous, les dix tonnes nocturnes dévalant mugissant dans la clameur préhistoriques des freins ou remontant tout grondant de l'abîme, tout mufle illuminé (nous resterions broyés, nacelle dévalant dans le gouffre sans fond, routier pied levé portière ballante, convois retardés meuglant à pleins klaxons, corps hélitreuillés tournoyant sous le ventre d'acier) (“je n'aimerais pas” disait-elle “me sentir partir” , sa main pressée se glacerait dans la mienne et le vent soufflerait), au matin nous arrivons sur une place étincelante avec pissotière arcades et comptoir. 

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