03.09.2009

Le coeur et le cul

 

Evelyne, à dix ans, fut mon premier amour. Blonde et pâle. Comme nous discutions à petit bruit sur le perron, à trois ou quatre, elle s'est tournée vers moi pour me tendre un coquillage de la taille d'un ongle : “Tiens, je ne t'ai encore jamais rien donné. Je répondis que si ; qu'elle m'avait déjà beaucoup donné. Ce fut la seule fois que j'eus de l'à propos avec une fille. Nous nous sommes promenés main dans la main derrière l'immeuble. Je me souviens – cela n'est-il pas étrange – d'avoir convenu avec elle, en cas de mariage, que je commanderais les jours pairs, et elle les jours impairs. “Tu auras l'avantage, grâce aux mois de 31 jours.” Cela nous faisait rire.

Cela se passait chez mon oncle, qui m'hébergeait pour les vacances. Il écrivit sur-le-champ à mes parents que “c'[était] une honte”, qu' “à dix ans [leur] fils a[vait] déjà une poule” . Il m'inventait des exercices d'algèbre – voilà bien pour aimer les maths ! - afin de m'empêcher de rejoindre Evelyne, et je répétais à mi-voix en pissant dans la cuvette de H.L.M. (un luxe à l'époque) : “Je t'aime, et rien ne pourra nous séparer”, juste pour m'en souvenir plus tard. Retors, non ?

Et je m'en souviens encore. Tonton m'a dit : “Elle est cloche, ton Evelyne ; attends que Marion revienne de colonie, tu verras !” Une petite brune en effet, piquante, jamais à court de répartie, qui se savait déjà admirée, et qui commençait à se foutre de ma gueule ; je suis retourné auprès de ma blonde. Je n'ai plus revu personne, vous pensez. Curieux tout de même. Qui va commander dans le ménage. Que ç'ait été là ma première préoccupation. Ce qui fait surtout enrager, d'après Roland Barthes, c'est quand l'être aimé prétend devoir obéir à d'autres, alors qu'il ne vous obéit pas à vous, qu'il ne tient pas compte de votre souffrance à vous, qui valez donc moins que l'autre.

J'ai vérifié à maintes reprises en effet que la façon la plus efficace, la plus cloue-le-bec, de se soumettre un partenaire récalcitrant est de se prétendre soi-même ligoté, garotté, par un engagement, de préférence professionnel, une promesse antérieure, auprès d'une autre personne, qu'il importe bien plus de ne pas vexer que vous - est-ce ainsi vraiment que l'on aime ? auprès d'une belle-mère par exemple, bien efficace ; je l'ai haïe à mort ; puis lorsqu'elle est morte, la pauvre - rien n'est arrangé. Dix ans de perdus. Et toujours la faute des autres. La personne aimée se réclamera toujours de sa propre soumission, de “l'impossibilité de faire autrement”, pour vous soumettre à ce que vous détestez le plus. Je connais un couple de cons, dont l'épouse a su convaincre le mari de fréquenter sa sœur (à elle) (il faut suivre).

22.06.2009

le curé et la strip-teaseuse

du parfum de calfatage. Ben Zaf halčte, boit un peu, tend des contrats que chacun signe et signe. Les exposants occupent de grands pans de murs prčs du bar, ou de hautes surfaces boisées tenant les deux étages, quoi qu'il soit interdit d'admirer ā bord męme de la pinasse suspendue, qui tomberait et tuerait tout.

        Ben Zaf se vante d'une excellente idée : ajouter du jazz, autour d'un grand piano ā queue tenant le fond de la grand-salle, avec son grand orchestre de cinquante ans d'âge moyen. Du swing, ā fendre les oreilles. Un orchestre hilare, dont on voit la grande photo, "se produira pour le vernissage". Pour l'instant, les oreilles de Matz et de sa compagne se font déchirer par la sono d'une salsa sauvage et dégueulasse, mais 20 % de réduction poussent ā l'indulgence. 
Crier pour s'entendre rend jovial, et les buts du Docteur Pascal sont encore obscurs.
CHAPITRE CINQ


Le Pčre Duguay prętre ā Châteauneuf, voyeur auriculaire déjā connu, obéit aux injonctions de Franįois Nau, demi-frčre du Docteur en médecine ; il est en relations avec Annemarie Mertzmüller, strip-teaseuse au grand coeur qui se fait troncher ā l'hôtel, mais offre en scčne son corps ā Dieu. Il connaît également le Kader ben Zaf ā la Teste, prčs d'Arcachon. Tous deux sont des demi-rôles. Ils doivent corrompre, chacun ā leur maničre, les deux maîtresses des demi-frčres, Pascal Matz et le marchand de chaussures.
Comment s'y prendront-ils ?
Le prętre doit s'aider de toute sa casuistique, afin de paralyser petit ā petit la strip-teaseuse, l'enserrant dans le filet du péché, auquel il ne croit pas. Il espčre la revoir en train de baiser, au lieu de se masturber bętement de l'autre côté d'une cloison de chambre d'hôtel, au-dessus du bidet (pas de tache, évacuation immédiate).
...Aprčs son exploration donc des couloirs de l'hôtel, le Pčre Duguay ne s'en tient pas lā. Rappelons ceci : vous connaissez de ces petits abbés chafouins, cafards, tout noirs ; de ces gros abbés ventrus. Duguay n'est ni grand ni petit, ni blond ni brun, ni..., ni. C'est déjā beaucoup, c'est trop qu'il soit ecclésiastique - vous en connaissez beaucoup, vous, des ecclésiastiques ? suffisamment pour qu'on puisse en établir une, voire des typologies ?



L'église de Châteauneuf-de-Randon est noire, son porche en lave s'ouvre en biais face au bistrot-cartes-postales, et la ruelle qui les sépare fomente de foutus courants d'air. L'abbé Duguay rase les murs ; il ne se sent chez lui que dans son église, multiplie les signes de croix, redonne l'argent maigrelet de ses quętes dans les troncs, ā saint Antoine, ā sainte Thérčse (qui a vraiment une gueule de paysanne bornée, obtuse comme ce n'est pas permis, pas étonnant qu'elle ait vu un grand mur gris devant ses yeux au moment de mourir au lieu du Christ - "Le Christ est peut-ętre un grand mur gris", lisons-nous dans une notice édifiante.
Duguay prie, bras en croix, ā genoux ou de tout son long sur les dalles - prenant soin que le porche soit fermé - il se souvient des vieilles qui ont fait virer son prédécesseur pour avoir mis en doute la virginité de Marie ; des męmes, ou de leurs mčres, pour le pauvre abbé Riquet parti en Terre Sainte avec l'argent de son jubilé au lieu de le redonner aux pauvres. L'abbé Duguay passe un peu trop souvent derričre le vieil autel, celui qui ne sert plus depuis les foutues messes face aux fidčles, et voit traîner lā bien de la poussičre, bien des chandeliers fendus.

TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 23




Une nuit de son vivant, passant par les Landes, il s'était réfugié au fond d'un café, avant fermeture. Et sans le savoir - mon Dieu, accordez-moi la conscience des mouvements de mon visage - il avait tant multiplié les tics qu'un homme au bar, paysan, ou chômeur, l'avait regardé de faįon bizarre, puis s'était détaché vers lui, sans se faire remarquer.
L'abbé Duguay, pour l'heure en civil, reconnut alors avec un horrible malaise que cet homme pensait l'aborder, ā l'écart, pour l'inviter chez lui, volets fermés. Il s'éclipsa, et ne voyagea plus. Voilā pourquoi aussi il refermait toujours sur lui les vantaux de son église et de son presbytčre : une génuflexion, la sacristie, puis son chez soi, comportant grâce ā Dieu double issue.
Parfois il saluait l'autel ā la nazie, en claquant les talons.
L'invention du sičcle qu'il appréciait le plus, c'était le téléphone. Il obtenait instantanément, dans la discrétion la plus totale, cet Arabe du Bassin d'Arcachon, démesurément grossi, qu'il avait donc rencontré au fond de ce café du fond des Landes; et tous deux, Kader Ben Zaf et Duguay, obéissaient ā leurs maîtres, afin de reforger deux maîtresses nouvelles : Hélčne Dubost, terne, appliquée sculptrice du dimanche ; son amant, le Docteur Matz (était-il le seul ?) désirait l'élever au rang d'artiste locale, en lui faisant miroiter les conditions avantageuses d'un café-galerie.

TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 24




L'autre jeune femme, Annemarie Mertzmüller, s'effeuillant dans tous les casinos de second ordre, y compris au "Clémenceau" de Montluįon, croyait en Dieu ; elle estimait faire oeuvre pie en montrant son cul. N'avait-elle pas détourné maints salauds d'attouchements sur leurs petites-ničces ? ā moins, pensait-elle en ses moments d'inquiétude, qu'elle ne les y eût incités.
Elle pensait apprécier grandement, quant ā elle, l'acte de chair ; c'est ainsi qu'ā chaque bourrade du marchand de chaussures elle émettait un grand cri consciencieux - que fallait-il faire d'elle ? Les instructions de Franįois Nau restaient confuses. A moins qu'il ne s'agît catholiquement - les arguments ne manquaient point - de lui faire toucher du doigt la séparation qui existait entre l'âme et le corps - tout ce bric-ā-brac terni révulsant le Pčre Duguay ("Une femme honnęte n'a point de plaisir").
Il se prenait parfois ā détester l'Eglise.
Franįois Nau, son commanditaire, s'épuisait ā suivre son effeuilleuse de Forges-les-Eaux ā Néris-les-Bains. Mais le curé Duguay se l'était bien promis et repromis : il ne voyagerait plus. Plus question de passer, quelque involontairement que ce fût, pour un homosexuel en civil dans quelque café reculé des Landes...

TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 25




Faire du mal ā une femme. A deux femmes, maîtresses de deux frčres. Il fallait en vérité que ces hommes fussent bien désoeuvrés. Leurs acolytes devaient échouer. Sinon, c'était faire fi de toute morale. Rappelons que les deux supposées victimes se consultaient réguličrement, non seulement ici, ā Châteauneuf-de-Randon, comme il est normal entre belles-soeurs de la cuisse gauche (ayant fini par l'apprendre), mais aussi, ce que tous ignoraient, ā Saintes, dans un café vieillot de la zone piétonničre.

CHAPITRE SIX

- Allô ? Ben Zaf ? Tout baigne ā La Teste ? - mot de passe - et Kader, entre deux liqueurs, faisait fęte ā son ami ā l'autre bout du fil : Mademoiselle Dubost commenįait bien ā se prendre pour une artiste, souriait męme, des stratégies s'établissaient pour lui faire vendre ses oeuvres ā de certains acolytes, qui trouvaient toujours ā les refiler moyennant quelque bénéfice dans le médiocre marché de l'art.
Quant ā lui, Duguay, du haut de son Gévaudan, que pouvait-il révéler ? Comment persuader ā une strip-teaseuse professionnelle de venir s'enterrer en hauteur ā Châteauneuf-de-Randon, Victoire de Du Guesclin (1380) ? - quelque musicienne, ā la rigueur, eût succombé aux charmes de la Danse Macabre de La Chaise-Dieu, ā 110 km. par la route (Grandrieu - Brioude).

TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 26




La "bonne du curé" ainsi que l'épouse de La Teste, bon chic bon genre, pourraient bien tirer leurs soeurs de ce mauvais pas. Des rapprochements restaient ā prévoir entre les deux frčres, entre les deux femmes, entre les deux acolytes : autant de scčnes ā faire.
Parlons d'Annemarie Mertzmüller. Comme toute mystique, elle éprouve souvent le besoin de pénitence. Les moindre intervalle entre ses tournées, soumises aux aléas d'incertains imprésarios, sont mis ā profit pour de studieuses retraites ; les unes en compagnie de Franįois Nau, permettant ā ce dernier d'assouvir ses fantasmes prolétaires (baiser une fille en porte-jarretelles, ignobles ā porter : les marques se voient sur les cuisses ; Annemarie trouve cela gemein - "commun, vulgaire" - et jouit peu).
Les autres retraites sont dues "ā ses bronches" qui doivent se remettre d'inhalations de cigares ā clients : "Châteauneuf-de-Randon, ou La Chaise-Dieu si tu y tiens." Duguay, modeste et triomphant, abreuve la maîtresse de casuistiques dix-huitiémistes, voire jésuites rococo. Annemarie lui pręte une oreille distraite, car le don de son corps aux vieux messieurs et dames lui semble ā juste titre correspondre ā une mystique bien plus élaborée sous ses dehors frivoles.
Le don du corps implique un certain haut degré de conscience dont les abbés de La Pure et Batteux ne peuvent s'approcher.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 27




Annemarie se disperse. S'essouffle. Ce qu'elle ressent ne saurait longuement s'expliquer, contrairement aux gros pičges théologiques dont elle ne possčde pas grande connaissance ; ce qui l'attire en fait en cette ingrate paroisse est une autre femme, car l'amitié, l'homme et le sexe éliminés, se révčle souvent bien plus ardente, vive et efficace entre femmes qu'entre hommes.
C'est encore autre chose que les justes compensations qu'on se donne entre maîtresses quand les deux frčres sont en chasse (Lebel-Müller calibre 420). Tout est compartimenté. Annemarie se donne plusieurs mois, un congé cette fois illimité, pour consolider des relations qui ne soient pas de métier : elle rejoint au second étage de la cure une "bonne ā curé", compatriote de soixante ans, qui recoud, reprise tous mes surplis, toutes les aubes que les modernistes ont bannis.
Elle en invente, brode, se fait des lés entiers de volants d'Eglise, comme s'il devait un jour exister, ou renaître, un défilé de mode ā la Fellini. Mais en beaucoup plus sage. Il rčgne entre ces deux femmes, Beate und Annemarie, dans cette mansarde aux armoires insondables, d'immenses profondeurs de complicité.

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Complicité premičrement de langue : Annemarie Mertzmüller ne trouve ā employer son allemand que dans ces usés numéros d' "Ange Bleu" ā Enghien ou Deauville : mais elle n'est ni assez longue, ni assez grave. Aussi quelle joie de converser avec Beatrice, qui a préservé par miracle cet allemand, ce hochdeutsch suranné du sičcle de Luther, qu'on croirait prononcé en caractčres gothiques.
Nul ne les comprend, pas męme le Pčre Duguay, qui se targue de germanisme, niveau guide touristique (il a rédigé la notice de "Châteauneuf-de-Randon und seine Umgebung" ; un touriste du Mecklembourg lui en a renvoyé ā sa grande Führer un exemplaire abondamment corrigé) - et les entretiens portent sur les termes usés de broderies et points ecclésiastiques (les Bavarois ayant trčs longtemps conservé de pieux vocables saint-sulpiciens, si cela peut se dire), qui se pourraient comparer, ordinibus mutatis, ā ces nomenclatures désučtes de la bonne et parfaite armure de chevalerie.
Les Entretiens de la Mansarde portent bien sûr aussi sur les manoeuvres des mâles, que Beate appelle "faux-culs", tranchant ainsi délicieusement dans le désuet de sa douce glossolalie : "Je vous sauverai de toutes ces manigances chčre amie, croyez-moi". Mais comment ?
...Beate se chipote toujours avec Monsieur le Curé. Ce sont de ces disputes entre frčre et soeur séparés par l'Interdiction, ou cousins et cousines, quand ils ont cessé de se toucher. Il s'agit le plus souvent de déterminer l'usage auquel il convient d'assigner les grosses pičces de dix francs récoltées ā la quęte.

TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 29




CHAPITRE SEPT

Bien qu'Hélčne Dubost participe aux orgies de Châteauneuf (quand le Docteur du moins n'a pas trop absorbé d'alcool), il lui reste son ouverture sur le Bassin ("d'Arcachon" ajoute-t-elle finement). Son alliée contre tant d'hommes est la propre épouse de Ben Zaf ; autant ce dernier, rouge et brutal, toujours la bouche ouverte quémande son souffle (combien de temps survivra-t-il ?) autant sa compagne demeure discrčte, essu[yant] les verres au fond du café.
C'est un bien pratique fond musical que ces tonitruants "jazz" et "salsas". On peut s'y fixer, par-dessous les cuivres, une de ces bizarres fréquences de sourds, parfaitement capables de suivre seuls les programmes de télévision - mais survienne le fils ou le neveu - qu'est-ce que tu peux bien entendre avec le son si bas - ils augmentent le volume - tout se brouille, le sourd se lčve et s'en va.
"BCBG" est le surnom de Ben Zaf pour sa femme - qui se nomme en réalité "Monique", aprčs avoir un temps tâté de la "Bérangčre", mais qui s'est vite rendu compte que "Bérangčre", dans sa volonté de paraître distingué, sonnait vulgaire, et que rien ne vaut de porter son propre prénom - femme apparemment effacée, aux longs cheveux blonds tirés en arričre en queue de cheval, ayant engendré deux filles de taille et corpulence normales jusqu'ici, constituant la plus sûre alliée d'Hélčne Dubost - quatre hommes, quatre femmes : il n'est pas certain que les femmes gagnent.
Les hommes ne savent pas ce qu'ils cherchent.

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25.04.2009

De la tiédeur

Curieusement les sentiments que nous nous portons l'un à l'autre Sylvie Nerval et moi en cette année 66 (de Gaulle regnante) ne se manifestent que par nos défiances, tant nous sommes inadéquats à la vie commune, le mariage, que nous venons de perpétrer ; Sylvie réclame de rester seule une heure avant que je la rejoigne au lit, pour jouir à l'aise ; la violence de ma réaction la dissuade ; mais comme elle n'a jamais connu d'autre homme avant moi, elle obtient que je la confie à deux défonceurs asiatiques, tandis que je me fais plumer (sans passage au plumard) par deux entraîneuses suédoises. Sylvie Nerval est ensuite revenue me rapporter, au petit matin, comment cela s'était passé : mal.

Puis nous achevons notre séjour nuptial au-dessus de l'église russe de Nice ; nous hantons le Centre Hightower de Cannes, fréquentons Michel, danseur à l'Opéra, mort en 93 sans nous faire avertir. Michel accepte de se faire tirer le portrait, sur un balcon dominant la mer.
Il dit “Vous ne ressemblez pas aux amoureux ; jamais un baiser dans le cou, jamais un mot gentil, toujours des piques.” Je ne me rappelle plus comment nous vivions cela. Crevant de malsaine honte mais épris sans doute - quarante années passées en compagnie par pure névrose ? simplicité – naïveté! - de la psychanalyse ! Force nous est d'appeler cela “amour”, car nos parents sont morts, bien morts ; je revois cet angle sombre du Jardin Public, ce banc sous l'arbre d'où l'intense circulation du Cours de Verdun tout proche dissuade les flâneurs. 
Je ne pense pas que Sylvie s'en souvienne ; nous nous tenions assis tout raides sous le grand mélèze. J'ai dit alors que nous nous aimions peu ; que nous nous unirions pour échapper à nos familles, en un mariage de convention consenti par nous-mêmes. Sylvie Nerval ne m'a pas contredit. Peut-être a-t-elle acquiescé. J'ignorais à quel point je serais trahi : dans sa logique à elle, nous sommes restés dix ans chez sa mère, dont l'amour était plus assuré sans doute... Jamais ma propre mère ne comprit pourquoi je suis demeuré là, au deuxième étage du n° 21. Nous les détestions pourtant toutes les deux. 
Il ne s'est pas passé jour, plus de quatre mille fois vingt-quatre heures, je le jure, que je n'aie fait reproche à Sylvie Nerval d'une pareille promiscuité, sans que jamais notre budget plus que restreint nous autorisât d'envisager la moindre solution. J'ai relu sur un vieux carnet cette note incroyable :“Je sens que notre amour tiédit DONC mariage à envisager”. L'urgence consiste donc en tout premier lieu à démontrer à mes parents, à leur opposer, à leur imposer l'idée, le fait, que je ne dépends plus d'eux, mais de ma femme. Vous voyez bien dirai-je désormais à tout un chacun que j'ai pris femme, que j'en ai été capable. 
Puis-je ignorer d'autre part la nature atrocement néo-ombilicale de ce véritable ligotage conjugal ?... Considérer ces dix premières années, coincés entre une belle-mère envahissante et une rue littéralement hurlante de circulation reste encore une épreuve qui me couvre de honte et de transpiration. La mort ne se peut regarder en face : ma vie non plus. Mon ami Jean-Flin désormais perdu à l'autre bout de nos vies allait répétant : “Tu finiras pédé ! tu ne proposes jamais rien, tu suis.” J'ignorais que le suivisme constituât un indice, voire une preuve d'homosexualité ! Mais je me souviens de ce que m'avait dit bien en face un de ces petits bellâtres de village : “Tu n'serais pas pédé, toi ? on ne te voit jamais avec une fille.” ...Comment lui expliquer qu'elles me fuient toutes ?

29.03.2009

ça devient chaud

Hélène la pâtissière confesse l'échec du docteur. Si petite, si moche et si terne (à mazout) que c'est elle qui doit baiser le mieux. L'ouïe exaspérée du curé-client parvient à capter les semi-paroles échangées alors au-dessus des petits-déjeuners : 
- Le type, là, à côté ?
- C'est un client, tu verras, il partira aussitôt après le petit-déjeuner !
C'est ainsi que cela se passe entre femmes : à tout échec sexuel entre homme et femme correspond une compensation entre elles. Le témoin paye ostensiblement sa note. La Mertzmüller confirme à l'oreille de sa complice : "Tu vois bien!" - où se déroulera cette consolation ? Le curé-témoin parcourt finement les moquettes rouge-gynéco des couloirs (la disposition d'un hôtel, aux chambres ouvrant sur les lourdeurs épaisses des intimités souillées, les silhouettes lointaines et souriantes, faussement incitatrices, des femmes de ménage - font de ces dédales de véritables intérieurs génitaux féminins, et du touriste-curé indûment égaré un gynécologue) et ne découvre rien - de ce lieu où devait se réparer cette nuit doublement gâtée, trop de vigueur à l'une, et mollesse pour l'autre. 
Sans doute alertées par la présence de cet homme au petit-déjeuner s'efforçant un peu trop de n'émettre aucun frottis de pain ou de cuillère, se sont-elles entendues pour un endroit plus secret afin de se faire jouir avec ces attouchements dont nous avons perdu à tout jamais le secret nous autres hommes, prisonniers de notre bidasserie - oh Dieux, pourquoi nous est-il à tout jamais interdit de jouir comme des femmes ? Mertzmüller, strip-teaseuse, offre son corps dans la dévotion la plus totale, fait l'amour avec les moindre pores de son corps, sans la moindre mouillure révélatrice ; les hommes congestionnés la croyant dans la froideur, excités même par cette froideur, Annemarie offre son corps avec la même ferveur que la désarticulée Pietragalla, peut-être un jour ce nom sera-t-il devenu inconnu, même aux balletomanes (y aura-t-il encore des balletomanes ?)
Telles sont les conceptions des deux amies, partageant les deux demi-frères. L'Allemande est Gretchen longue et fine, blonde, ou très noire, sans cesse esquintant ses cheveux. L'autre, Hélène, bigote, pute, est simplement moche. Mertzmüller baise la croix qu'elle porte au cou, la conserve imperceptible, presque indiscernable sur sa peau pendant son numéro ; ainsi le clerc Théophile offrait-il ses gambades à la Vierge devant Notre-Dame. Baisée, mais chaste comme seule peut rester pure une danseuse classique, fût-ce sous les assauts répétés d'un ivrogne. Elle suit également des exercices de macération, mortifiant son corps de l'intérieur par des jeûnes, car les flagellations laissent des traces sur sa chair exhibée. Il n'est pas exclus cependant qu'elle se fasse un jour fouetter, avec des chaînes, contre un pilier. 
Ce sera la veille de sa démission.

22.03.2009

Confidences de femmes

Ne pensons pas que deux femmes se confiant demeurent bornées à leur univers. Il faut qu'au contraire, asexuées comme elles se vantent d'être, elles aient part comme tout homme à l'universalité de la conscience et de l'expérience humaines. Et puis on voit bien que ces lignes sont écrites par un homme : n'aurait-on pu trouver mieux, pour présenter deux femmes, que d'inventer d'une part une prostituée, d'autre part une strip-steaseuse ? Une honnête boulangère, par exemple ? Le piquant de l'affaire, c'est que la maîtresse du marchand de chaussure et celle du médecin se connaissent : amies d'enfance. Annemarie Mertzmüller offre son corps à ses clients dans un esprit de grande compassion bouddhique, et l'ancienne boulangère s'envoie en l'air pour (un peu de) fric. Mais elles ne se racontent pas d'histoires de cul : leurs rencontres se tiennent dans un salon de thé du quartier piéton de Saintes. 
Elles ont la bougeotte. Elles se parlent de leurs voyages. Elles savent qu'elles possèdent chacun un homme, mais ignorent encore qu'il s'agit des deux frères, car nés (Marcel) de pères différents, quoique d'origine lorraine ; elles connaissent les routes de Bordeaux à Saintes, de Périgueux à Saintes. De vraies routières, capables de se communiquer, au lieu de recettes, des adresses de restaurants routiers. Il existe en ce monde Dieu merci des hommes et des femmes incapables de demeurer en place, et sillonnant la France ; ils utilisent les voitures et les hôtels, rien dans leur profession ne les astreint à cette mobilité. Mentionnons aussi Châteauneuf-de-Randon en Lozère : au pied de cette place forte renfrognée dans la neige, se trouve le tombeau bien abandonné d'un certain Duguesclin, que les livres d'histoire ne mentionnent même plus ; mais nos deux frères y ont découvert un club de chasse, où se rencontrent des paysans traditionnellement madrés, aux yeux finauds, parfaitement inoffensifs et reposants tant qu'il ne s'agit pas d'héritages.

Nous disons "Châteauneuf-de-Randon", nous excusant à l'avance auprès du personnel municipal, qui devra bien se résoudre à ce que l'on ne parle pas uniquement de sa commune en termes de dépliants de syndicats d'initiatives. Qu'est-ce que l'amitié entre femmes, dans l'imaginaire des hommes ? une possibilité d'infinie consolation après tel acte sexuel brutal ou manqué, l'homme n'offrant souvent d'autre choix que la force du soudard ou la mollesse de l'ivrogne. Il existe à l'écart de la route un hôtel dans la plaine, ou plutôt sur le plateau, vers le sud. Là s'est réfugié un homme, pour l'instant anonyme. 
Je fonce vers la mort, ne l'oublie pas. Cet homme a parcouru dans la neige un sentier descendant, cherchant en vain du côté opposé ce tombeau du héros médiéval tant vanté par les cours de son instituteur. Quelle température faisait-il ? question capitale qui lui fut posée dans le café face à l'église.
- Moins cinq.
Cette réponse suscite la rectification scandalisée de la buraliste : "Moins dix ! - Non, il ne me le semble pas" - la gérante prenant à témoin les clients, sur son isolement, sur ce pourri pays coupé de tout - "Madame, vous habitez un pays que vous ne méritez pas" lance l'inconnu. Il coucha à l'hôtel du plateau, chaud, surchauffé, confortable. Parfois, une femme de Châteauneuf-de-Randon prend trois semaines de congés : à Limoges, ou à Paris. C'est Hélène Dubost, semi-prostituée, "habitude" de la rue Huguerie de Bordeaux, qui la remplace. Au restaurant de l'hôtel dînent deux couples, celui de Pascal Matz, médecin ; de sa maîtresse ex-pâtissière Hélène, débarrassée de son cabas de la rue Huguerie ; d'Annemarie Mertzmüller, de noble famille schwartzwaldienne et de son godassier François Nau. 
Ils boivent et s'agitent beaucoup. L'ambiance est à la baise après le dessert. Revenu se coucher dans sa chambre, l'anonyme, curé, en fait, et couchant à l'hôtel, entend par la salle de bain contiguë les échos d'une baise acharnée. Lui-même se masturbe deux fois au-dessus du bidet, pour éviter les réflexions des femmes de ménage. Dialogue entre les deux femmes, au petit-déjeuner : 
- Qu'est-ce qu'il m'a mis hier soir !" (très bas, à quart-de-voix) - et toi ? 
- Il n'a pas pu, il était trop soûl !

13.01.2009

Françoise Giroud, BHL, moi-même... "Des hommes et des femmes"

Condorcet m'emmerde supérieurement, en tant qu'être supérieur. Il y a toujours eu dans mes classes, passé la sixième, où je sortais frais et moulu (c'est exprès, c'est exprès...) du giron de papa, un ou une élève inaccessible, quoi que je fusse brillant second : Demale en cinquième, Serfaty en 1e, et Meyrignac au régiment, en alphabet morse. Celui-là, Condorcet (ne pas confondre avec le Con d'Orsay), mathématicien de surcroît, c'est-à-dire sachant faire fonctionner la totalité de son cerveau, parfaitement au fait de la navigation sociale et connaissant tout ce qui se faisait de savant et de méritant hélas à juste titre, m'eût abordé avec affabilité, car il tenait compte de la froissabilité des inférieurs.
Il y a eu des gens comme cela, que je n'ai pas aimés, uniquement parce que je ressentais auprès d'eux toutes les piqûres de mes imperfections, et je ne me suis jamais plu et complu que dans la compagnie des dingues ou du moins des fêlés. Condorcet est trop calme, trop logique. Et pourtant le passage où je le capte nous montre un Condorcet amoureux, d'une fille Grouchy habitant au château de Villette près de Meulan. Condorcet n'a-t-il pas hanté de ses pas les alentours de ces cours (sans t, car cela vient de « la cour » en français) de tennis ? au pied des HLM rouges ? Bref : son ancienne maîtresse bientôt délaissée (il enfonçait donc sa bite, ce macaque, cette équation sous perruque ?) lui envoie une lettre dépitée (du Lot-et-Garonne) : elle dit, la Suard, p. 238 (bientôt dix ans que je traîne des pieds et des paupières au travers de ce maquis de notes en bas de page) (quand les gens paraît-il intelligents se décideront-ils enfin à écrire des ouvrages à la portée du lecteur moyen, qui ne désire pas consulter les éditions érudites, inextricables références ? ) elle dit, donc, cette digne dondon : « Pourquoi ne me diriez-vous pas tout ce qui se passe dans votre âme » - c'est la grande époque des amitiés entre hommes et femmes (ils prenaient donc le temps de vivre et d'être subtils, ces gibbons à jabots ?), à la Nouvelle Héloïse... « ...Puisqu'il ne peut rien s'y passer que je n'approuve ? » 
C'était le temps où ni féminisme ni obsession sexuelle n'avaient encore terni le commerce des beaux esprits, du moins chez ces riches raffinés que j'ai feint de si fort mépriser... Ah, combien j'ai de nostalgie envers mes noblesses passées ! (imaginaires, j'en ai peur...) Une femme qui comprend, qui admet sa successoresse, qui aime et le dit sans passer par la case cynisme ni haine ! La guerre des sexes n'avait pas eu lieu ! (chez les riches, chez les riches, mets-toi bien ça dans le crâne). « Ne dois-je pas me croire queleque droit à votre confiance » - cette langue, issue de Marivaux ! « ...quand la mienne pour vous a été sans réserve? » Voilà bien en effet ce qui est chiant dans les relations hommes-femmes : de devoir tout passer par le filtre, par la moulinette des articles de journaux et opinions communes qui font désormais de chaque homme un bourreau, de chaque femme une victime potentiels ? Comme tous ces personnages sont lourds à porter. Tous ces masques. Toutes ces justifications préliminaires qui empêchent d'accéder au contact direct et amoureux, du moins amical, d'une âme à l'autre ? Quelle femme pourrait écrire cela à quel homme, et réciproquement ? Quelles méfiances désormais ! Que de clichés ! (Ici une coupure vraisemblable) « ...Mais » poursuit Mme Suard, « ce à quoi je ne puis me résigner, c'est à cet abandon que vous faites..; » - de nos jours, de quelles colères au nom de la dignité offensée, quels manques, bien au contraire, et au pluriel, de dignité, quelle dégradation de vocabulaire, descendant jusqu'à la harengère, ne profiterions-nous pas! 
Quelques films, peut-être, quelques rares livres qu'on ne lit plus. « ...En ce moment qui toujours vous a été chère ! » - il y avait même des sentiments intermédiaires entre l'amitié et l'amour. Et « mon ami » valait quasiment « mon amour ». J'eusse été Arlequin sans plus. Mais même chez lui l'on trouve du subtil. « Voilà plusieurs jours que vous m'avez profondément affligée ». On ne croyait pas déchoir de s'avouer délaissé. On envoyait des lettres, on y répondait. « ...en passant devant ma porte sans y entrer ». On ne craignait pas de tendre le flanc, d'être pris pour dupe, d'avouer une faiblesse. Peut-être que cela existe encore. Je ne le vois plus. Du moins dans les seuls lieux où il vaille la peine de voir quelque chose, et qui sont bien plus la vraie vie que la vie : littérature, cinéma.

14.08.2008

Filles ou garçons ?

Je déplore qu'en patinage artistique il n'existe pas de couples de même sexe. Pour  moi je ne dors plus au dortoir ni chez les sœurs de Corse, je n'imagine plus les filles ahanant sous leurs doigts au-delà des cloisons. L'un des stagiaires aime Vincent ; il veut dire Van Gogh. Bon sang il m'a bien eu. Lui s'appelle Faisan. Tant pis. Chaque soir je remets le cahier de présence ; un jour Faisan se cache dans l'armoire du fond. Alors on a ri (Ionesco). Je crains qu'on ne me sépare de Salvadora - je suis sûr que c'est mieux côté filles. Le facteur Eilath apprend le métier.


Je le file en taxi. Rien de plus émouvant que deux préposés à vélo se suivant en chuintant sur les trottoirs, instructrice en tête, vareuse et casquette ; Eilath sous elle enregistre chaque mètre de sa tournée, numéro à numéro, recoins, détours et caprices du cadastre ( voies qui partent à angle droit sans changer de nom, virages à cheval sur deux communes) – chiens, ouvertures ou résistances des boîtes. La voix de l'instructrice est neutre, professionnelle, tamisée. Affectueuse. Eilath et elle ont détecté ma planque – mon taxi – ce sera donc Salvadora, Salvadora seule. Le lendemain plus tôt encore au milieu de la nuit j'erre, j'explore : plateau fortifié, vieux pans de murs ; solitude, puissance et détresse.

Je suis debout de pied en cap tandis que l'internat sans moi se lave à grands coups de bras devant l'évier d'eau froide, se branle, dort. Un chat noir me suit dans la rue queue droite, je le caresse pas à pas, comme une canne à ras de sol qui se dérobe ou se frotte ; mais la main sous le flanc : c'est trop de familiarité, il crache. Se dégage, me suit, répond à mon appel - “Fritdtjof Nansen !” - explorateur arctique - “Fridtjof !” - d'une voix basse, sifflante. Il m'a suivi jusqu'à six heures, matin noir, où par le porche resurgit la troupe exacte des petits facteurs aux timbres frissonnants, juchés sur leurs cadres, sacoches garnie, fuite du chat.

Eilath lève une main gantée, je fais un vœu, ne plus épier - toujours fixer le détenu dans les yeux ; savoir esquiver cependant - à bon escient - Salvadora l'emporte dans mon cœur – je pars.

Sous prétexte de prime j'obtiens le tour de nuit chez les enculateurs, parviens à dissimuler Salvadora D. sous ma tente, quatre courtines blanches sur les tringles, juste avant l'entrée des classes. Quand juste après le rut, les poumons apaisés, le silence devient soudain si grand dans le sommeil que nos deux souffles d'instinct se suspendent, nous chuchotons et baisons immobiles, célestes captifs. La veille encore j'estimais de la dernière improbabilité qu'une femme pût s'arrimer à ma ferraille - jamais de toute ma mémoire la moindre d'entre elles n'eût couru un tel risque.

11.07.2008

Arrachement

Mon souffle est coupé. Je maîtrise à l'extrême le corps et le visage. Salvadora D. dans toute sa vie fait de même. Famine à la cantine chacun compte ses petits pois Que me trouvent tant de femmes tant d'hommes, comment supposer la moindre émotion chez quiconque? Femmes dressées dès leur plus jeune âge à ne rien laisser paraître... Au réfectoire seul avec K. qui me recherche nous échangeons des considérations plates, intercalées de silence total – horriblement rompu, à intervalles réguliers, par ses aspirations de potage ; les parois nues de la salle 
 réverbèrent jusqu'aux plus gargouillantes déglutitions. 


 Nos brouets ingurgités la porte refermée sur nos dos séparés, chacun dans sa direction, j'enregistre au plus secret de moi la plus cuisante humiliation de ma vie, cet effondrement car j'ai besoin d'aimer. A l'extinction des feux alors que tous en pyjamas rayés se faufient sous leurs draps rêches je glisse au bout du dortoir sous la porte condamnée du quartier Filles une apologie du nazisme sur quatre pages avec la croix gammée dessus – chacun criera à la bouffonnerie - qui me sera sur-le-champ imputée... Comme ils connaissent tous mes deux façons d'aimer à la fois Salvadora et Kolenko, nul doute non plus sur le destinataire - à cette dernière, à elle seule sera bien sûr mon pamphlet transmis les femmes sentent ces choses... 


 Ainsi, mon violent amour, qui bouffe comme une dégueulasse, n'ignorera-t-elle rien de l'intensité de ma déception – ironie en effet : les SS observaient une stricte étiquette de table, ainsi que les marques du plus extrême raffinement. Le lendemain matin, ce message strictement personnel atterrit droit sur le bureau de Guilaine Chevagnu, Supérieure, qui me le reproche. “Ce document dis-je ne vous est pas adressé” elle répond vivement qu'en effet mais que n'importe qui pouvait l'intercepter, ainsi glissé sous une porte, donc le lire, et le soumettre à son appréciation, comme il était de son devoir ; elle rappelle opportunément que je ne saurais ignorer la nature et l'intensité des barbaries qui se sont par ici perpétrées, au-delà du cercle polaire, à Hemmes.


 Je crie : “Montrez-moi ce papier !”. Réponse : “Je connais mon métier”. Elle refuse et fait bien, j'aurais bondi pour détchirer le document je suis muté d'office. Mais je me suis exclamé que deviendront mes détenus ? ma Supérieure a souri largement quelqu'un s'occupera d'eux. J'ai appris qu'elle m'avait su de ce cri un gré infini. Un visage de bois sera plus que jamais le seul qui me convienne ; je voudrais le conserver toujours. Je me suis enfui avec l'autre, Salvadora, vers la côte loin du gel. Dérobant le soir même un side-car (je rabats sur S.D. la vaste coquille pourpre) je n'embraye qu'après le premier virage nous dévalons la vaste pente neigeuse ; l'amoureuse se tasse dans l'habitacle, équipés jusqu'aux gants, lacets frôlant le précipice, lignes blanches intermittentes à ras de nous, les dix tonnes nocturnes dévalant mugissant dans la clameur préhistoriques des freins ou remontant tout grondant de l'abîme, tout mufle illuminé (nous resterions broyés, nacelle dévalant dans le gouffre sans fond, routier pied levé portière ballante, convois retardés meuglant à pleins klaxons, corps hélitreuillés tournoyant sous le ventre d'acier) (“je n'aimerais pas” disait-elle “me sentir partir” , sa main pressée se glacerait dans la mienne et le vent soufflerait), au matin nous arrivons sur une place étincelante avec pissotière arcades et comptoir. 

01.07.2008

Le patinage, la poste, la baise.

J'observe qu'il n'existe pas de couples de patineurs de même sexe. Je le déplore. Je pense qu'ils se satisfont chacun d'un autre, chacun de leur côté, et de même sexe. Je ne dors plus dans le dortoir ni chez les sœurs de Corse, je n'imagine plus les filles ahanant sous leurs doigts au-delà des cloisons. L'un des stagiaires aime Vincent ; il veut dire Van Gogh. Bon sang il m'a bien eu. Lui s'appelle Faisan. Tant pis. Chaque soir je remets le cahier de présence ; un jour Faisan se cache dans l'armoire du fond. Alors on a ri. Je crains qu'on ne me sépare de Salvadora - je suis sûr que c'est mieux côté filles. 


 Le facteur Eilath apprend le métier. Je le file en taxi. Rien de plus émouvant que deux préposés à bicyclettes se suivant en chuintant sur les trottoirs, instructrice en tête, vareuse et casquette, Eilath enregistre sous elle chaque mètre de sa tournée, numéro à numéro, recoins, détours et caprices du cadastre ( rues qui partent à angle droit sans changer d'identité, courbes à cheval sur deux communes) – chiens, ouvertures ou résistances des boîtes. La voix de l'instructrice est neutre, professionnelle, tamisée. Affectueuse. Eilath et elle ont détecté ma planque – mon taxi – ce sera donc Salvadora, Salvadora seule. Le lendemain plus tôt encore au milieu de la nuit j'erre, j'explore : plateau fortifié, vieux pans de murs ; solitude, puissance et détresse. 


 Je suis debout de pied en cap tandis que l'internat sans moi se lave à grands coups de bras devant l'évier d'eau froide, se branle, dort. Un chat noir me suit dans la rue queue droite, tout en marchant je le caresse, comme une canne à ras de sol qui se dérobe ou se frotte ; mais la main sous le flanc, c'est trop de familiarité, il crache ; se dégage, me suit, répond à mon appel - “Fritdtjof Nansen !” - explorateur arctique - “Fridtjof !” - le nom que je lui donne – d'une voix basse, sifflante. Il m'a suivi jusqu'à six heures, matin noir, où par le porche resurgit la troupe exacte des petits facteurs aux timbres frissonnants, juchés sur leurs cadres, sacoches garnie, fuite du chat. Eilath lève une main gantée, je fais un vœu, ne plus épier - toujours fixer le détenu dans les yeux ; savoir esquiver cependant - à bon escient - Salvadora l'emporte dans mon cœur – je repars. Sous prétexte de prime j'obtiens le tour de nuit chez les enculateurs, parviens à dissimuler Salvadora D. sous ma tente, quatre courtines blanches sur les tringles, juste avant l'entrée des classes. Quand juste après le rut, les poumons apaisés,le silence devient soudain si grand dans le sommeil que nos deux souffles d'instinct se suspendent, nous chuchotons et baisons dans l'immobilité, célestes captifs. La veille encore j'estimais de la dernière improbabilité qu'une femme pût s'arrimer à ma ferraille - jamais de toute ma mémoire la moindre d'entre elles n'eût couru un tel risque. 

14.06.2008

L'école des bobonnes

ECOLE MENAGERE
Il existait en ce temps-là de ces écoles où les filles se voyaient confirmer qu'elles étaient bel et bien de vraies femmes, destinées par la configuration de leur sexe à "tenir un ménage", écoles où tout un essaim de Ménagères leur apprenait à coudre, à cuisiner, récurer, lessiver, ravauder.


"Molière ne pouvait pas savoir que ces travaux ménagers si méprisés par Armande ("de se claquemurer aux choses du ménage") seraient un jour enseignées dans des établissements spécialisés comme une science" (« Les Femmes Savantes », éd.Belin, 1932, note en bas de page) [sic]. En tant que science.
La femme à sa place.
Notre plus grand comique : Molière...


Ainsi s'imprégnait dans les cœurs de toute une génération féminine l'aigreur et la férocité de la répression bitardo-connassière. Alcmène apprend à foutre son doigt dans le cul des poules pour les aider à pondre ; ce qu'elle fait consciencieusement plus tard à son garçon, quand l'intestin rebelle et masculin tarde à fonctionner.

D'ailleurs ça gouinait ferme à l'Ecole Ménagère. C'est ma mère qui me l'a dit. Ecole ménagère de Gouiny. « Mais c'est que les hommes nous respectaient, dans le village, quand on défilait pour les promenades ! il n'y en aurait pas eu pour nous adresser un seul mot déplacé. » Braves rustauds de ces temps-là... toutes gouines, dont elle... J'avais pris un air écœuré - qui es-tu, petit merdeux, pour juger ?

Plus tard, je m'en souviens, ma mère minaudait sur le siège avant où est-ce que vous m'emmenez ? où on va comme ça ? - la peau plaquée hideuse sur son crâne - du fond de la petite bagnole d'ami (128) Alcmène (c'était elle) s'extasia une dernière fois devant son bâtiment de bois l'Ecole Ménagère, conservé du fond des âges, avec son pignon brun, ses bardeaux opaques.

Note
(128) ...Un ami...

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